Skip to main content

Full text of "Du dandysme et de G. Brummell : memoranda"

See other formats


r 

OE U V R E s 



J. BARBEY D'AUREVILLY 



T>U T>^lsi'DISME ET T>E G. 'BI^U^MV^EL 



MEM01l^'KT>^ 




PARIS 

LIBRAIRIE ALPHONSE LEMBRRB 

aî-33, PASSAGE cHoisiuL, 23-33 



ŒUVRES 



J. BARBEY D'AUREVILLY 



3é£s 



B49554 



Du Dandysme 

et de 

Georges Brummell 



^ss^^^<m^^^^^ 



M. CÉSAR DALY 

DIRECTEUR 

de la Revue de V Architecture 



MoncherDaly, 

Il y a dix-sept ans que je vous écrivais : 
« Pendant que vous voyagez, mon cher Daly, et 
que le souvenir de vos amis ne sait où vous prendre, 
voici quelque chose (je n'ose pas dire un livre) qui 
vous attendra à votre seuil. C'est la statuette d'un 
homme qui ne mérite guères que d'être représenté 
en statuette : curiosité de mœurs et d'histoire, 
bonne à mettre sur l'étagère de votre cabinet de 
travail. 

« Brummell n'appartient pas à l'histoire politique 
de l'Angleterre. Il y touche par ses liaisons; mais 



DÉDICACE 



il n'y entre pas. Sa place est dans une histoire plus 
haute, plus générale et plus difficile à écrire, — 
l'histoire des mœurs anglaises, — car l'histoire poli- 
tique ne contient pas toutes les tendances sociales, 
et toutes doivent être étudiées. Brummell a été 
l'expression d'une de ces tendances; autrement son 
action serait inexplicable. La décrire, la creuser, 
montrer que cette influence n'était pas seulement à 
fleur de terre, pourrait être le sujet d'un livre que 
Beyle (Stendhal) a oublié d'écrire et qui eût tenté 
Montesquieu. 

« Malheureusement je ne suis ni Montesquieu ni 
Beyle, ni aigle ni lynx; mais j'ai tâché pourtant de 
voir clair dans ce que beaucoup de gens, sans doute, 
n'eussent pas daigné expliquer. Ce que j'ai vu, je 
vous rofl"re, mon cher Daly. Vous qui sentez la 
grâce comme une femme et comme un artiste, et 
qui, comme un penseur, vous rendez compte de 
son empire, j'aime à vous dédier cette étude sur un 
homme qui tira sa célébrité de son élégance. Je 
l'aurais faite sur un homme qui eût tiré la sienne 
de la force de sa raison, que, grâce à la richesse de 
vos facultés, j'aurais eu bon air de vous la dédier 
encore. 

« Acceptez donc ceci comme une marque d'amitié 
et un souvenir des jours, plus heureux que les jours 
actuels, où je vous voyais davantage. 

« Votre dévoué, 

« Jules-A. Barbey d'Aurevilly 

« Passy, villa Beauséjour, 
19 septembre 184.^. » 



DÉDICACE 



Eh bien 1 mon ami, cette dédicace, d'il y a dix- 
sept ans, je n'en changerai pas un seul mot aujour- 
d'hui, et c'est la première fois que dix-sept ans 
n'auront rien changé à quelque chose. 

Qu'elle reste tout entière ici , comme l'amitié 
dont elle fut l'expression et qui est restée immuable 
en nous, sans vide et sans nuage! Je n'ai pas tou- 
jours été aussi heureux qu'avec vous, colonne debout 
dans mes ruines! Dix-sept ans! Vous savez comme 
ce misérable Tacite, toujours insupportable parce 
qu'il est vrai toujours, appelle ce long espace de 
jours, dont il eût peut-être valu mieux me taire, 
si, dans la tristesse d'avoir vécu, je n'avais pas du 
moins cette joie, mon cher Daly, de pouvoir dire 
que je suis identiquement pour vous ce que j'étais 
il y a déjà tant d'années, et, puisque tout est fatuité 
en ce livre, de m'y vanter de mes sentiments im- 
mortels! 

J.-A. Ba-Rbey d'Aurevilly 
Paris, 29 septembre iSéi. 




PREFACE 



^ DE LA SECONDE EDITION 



C'est à peine une seconde édition que ce livre. 
Tiré à quelques exemplaires, il fut donné, il y a 
plusieurs années, de la main à la main, à quelques 
personnes, et cette espèce de publicité intime et mys- 
térieuse lui porta bonheur. La grande, qu'on ose 
aujourd'hui, lui sera-t-elle aussi favorable?... Le 
hruit, cette chose légère, est comme les femmes : il 
vient quand on a l'air de fuir. Daiis ce diable de 
monde, peut-être que le meilleur moyen de se faire 
du succès serait d'organiser des indiscrétions. 

Mais l'auteur n'avait pas tant de profondeur 
quand il publia cette babiole. Alors, il se préoccu- 
pait asse^peu de choses et de bruit littéraires. Ah! 



bien oui ! il avait d'autres toilettes à faire que celles 
de sa pensée, et d'autres soucis que d'être lu. Les 
soucis de ce temps-là, du reste, il s'en moque très 
bien aujourd'hui; car voilà la vie! N'eit-elle pas 
toute dans cet échange, qui recommence toujours, 
d'un souci contre une moquerie?... L'auteur du 
Dandysme et de Georges Brummell n'était pas 
un Dandy (et la lecture de ce livre montrera suffi- 
samment pourquoi), mais il était à cette époque de 
la jeunesse qui faisait dire à Lord Byron, avec sa 
mélancolique ironie : « Quand j'étais un beau 
aux cheveux bouclés )>...; et à ce moment-là, la 
gloire elle-même ne pèserait pas une de ces boucles ! 
Il écrivit donc, sans prétention d'auteur, — il en 
avait d'autres, soye:^ tranquille! le diable n'y per- 
dait rien, — ce tout petit livre, uniquement pour 
se faire plaisir à lui-même et aux trente personnes, 
ces amis inconnus, dont on n'est pas très sûr, et 
qu'on ne peut guères, sans fatuité, se vanter d'avoir 
à Paris. Comme il n'en manquait pas (de fatuité), 
il crut les avoir, et de fait il les eut. Qu'on lui 
permette de le dire, car il est devenir modeste, il 
eut sa trentaine de lecteurs pour sa trentaine 
d'exemplaires. Ce ne fut pas le Combat, mais la 
sympathie des Trente ! 

Si le livre en question avait été sur quelque 
grande chose ou sur quelque grand homme, pas d: 
doute qu'il n'eîlt sombré net, avec ses quelques 
exemplaires, dans ce silence de l'inattention qui 
est dû et toujours payé à ce qui est grand par ce 



qui est petit; mais il était sur un homme frivole 
et qui avait passé pour le type le plus accompli de 
la frivolité élégante, dans une société difficile. Or 
tout le monde, dans le monde, se croit ou veut 
être élégant. . . Ceux même qui y ont renoncé veulent 
au moins s'y connaître, et voilà pourquoi il fut 
lu. Des sots, que je ne nommerai pas, se vaquèrent 
de l'avoir compris. Moi, f affirme à mon éditeur 
qu'ils l'achèteront. Fatuité de partout ! La fatuité, 
qui a fait le premier succès, fera le second de cette 
chosette, sur la première page de laquelle on a été 
tenté d'écrire cette impertinence : « D'un fat, par 
un fat, à des fats » ; car tout fait glace aux fats, et 
ceci est un miroir pour eux. Beaucoup viendront 
se regarder là dedans et y peigner leur moustache : 
les uns pour s'y reconnaître, et les autres pour s'y 
faire. . . Brummells ! 

Il est vrai que ce sera inutile. On ne se fait pas 
Brunimell. On l'est ou on ne l'est pas. Souverain 
futile d'un monde futile, Brummell a son droit 
divin et sa raison d'être comme les autres rois. Seu- 
lement, puisqu'on a fait croire dans ces derniers 
temps à ces badauds de peuples qu'ils étaient sou- 
verains, pourquoi les populaces de salon n'auraient- 
elles pas leurs illusions, comme les populaces de la 
rue ? 

Et d'autant que ce petit livre les en guérira. 
Elles y verront que Brummell était une individua- 
lité des plus rares, qui s'était donné uniquement la 
peine de naître, mais à qui, pour se développer, 



I 



il fallait encore l'avantage d'une société très aris- 
tocratiquement compliquée. Elles y verront ce qu'il 
faut de choses... qu'elles n'ont pas, pour être 
Brummell! L'auteur du Dandysme a essayé de 
faire le compte de ces choses : riens tout-puissants 
par lesquels on ne gouverne pas que des femmes ; 
mais il savait bien, en le faisant, que ce n'était pas 
un livre de conseil que son livre, et que les Machia- 
vels de l'élégance seraient encore plus niais que les 
Machiavels de la politique... qui le sont déjà tant! 
Il savait enfin qu'il n'y avait là qu'un morcelet 
d'histoire, un fragment archéologique, bon à mettre, 
comme une cxiriosité, sur la toilette d'or des fats 
de l'avenir, — s'ils en ont; car le Progrès, qui est 
en train, avec son économie politique et sa division 
territoriale, de faire dé la race humaine une race 
de pouilleux, ne détruira pas les fats, mais pour- 
rait lien supprimer leurs toilettes à la d'Orsay, — 
comme inégalitaires et scandaleuses. 

Dans tous les cas, voici le livre, tel qu'il a été 
écrit. On n'en a rien modifié, rien ejfacé. On y a 
seulement piqué, çà et là, une ou deux notes. La 
gravité de son temps, qui l'a fait souvent rire, n'a 
pas asse^ atteint l'auteur du Dandysme pour qu'il 
regarde ce petit livre, léger de ton, peut-être (il le 
voudrait bien, il n'est pas dégoûté!), comme une 
fredaine de sa jeunesse, et pour s'en excuser aujour- 
d'hui. Par exemple ! non ! Il serait même bien ca- 
pable, si on le poussait, de soutenir aux plus hauts 
encornés parmi messieurs les Graves que son livre 



PREFACE 



est aussi sérieux que tout autre livre d'histoire. En 
effet, que voit-on ici, à la clarté de cette Ueuette ?... 
L'homme et sa vanité, le raffinement social et des 
influences très réelles, quoique incompréhensibles à 
la Raison toute seule, cette grande sotte! mais 
d'autant plus attirantes qu'elles sont plus difficiles 
à comprendre et à pénétrer. Or, quoi de plus grave 
que tout cela, même au point de vue supérieur de 
ceux-là qui sont le plus détachés et détournés du 
monde, de ses pompes et de ses œuvres, et qui 
en ont le plus méprisé le néant?... Interroge:i-les ! 
Est- ce qu'à leurs yeux toutes les vanités ne se valent 
pas, quelque nom qu'elles portent et quelque sinia- 
grée qu'elles fassent ? Si le Dandysme avait existé 
de son temps, Pascal, qui fut un Dandy comme 
on peut l'être en France, aurait donc pu en écrire 
l'histoire avant d'entrer à Port-Royal : Pascal, 
l'homme au carrosse à six chevaux ! Et Rancé, 
un autre tigre d'austérité, avant de s'enfoncer dans 
les jungles de sa Trappe, nous aurait peut-être 
traduit le capitaine Jesse* au lieu de nous traduire 
Anacréon; car Rancé fut un Dandy aussi, — un 
Dandy prêtre, ce qui est plus fort qu'un Dandy 
mathématicien. Et voye^ l'influence du Dandysme ! 
Dom Gervaise, un religieux grave, qui a écrit la 
vie de Rancé, nous a laissé une description char- 
mante de ses délicieux costumes, comme s'il avait 
voulu nous donner le mérite d'une tentation à la- 

* C'est V avant-dernier historien de Brummell. 



quelle on résiste, en nous donnant l'envie atroce de 
les porter. 

Ce qui ne veut pas dire, du reste, que l'auteur 
présent du Dandysme se croie d'aucune manière 
Pascal ou Rancé. Il n'a jamais été et ne sera 
jamais janséniste, et il n'est pas trappiste... en- 
core ! 



J.-A. Barbey d'Aurevilly 




DU DANDYSME 



ET DE 



BRUMMELL 



ES sentiments ont leur destinée. Il 
en est un contre lequel tout le 
monde est impitoyable : c'est la 
vanité. Les moralistes l'ont décriée 
dans leurs livres, même ceux qui ont le mieux 
montré quelle large place elle a dans nos âmes. 
Les gens du monde, qui sont aussi des mora- 
listes à leur façon, puisque vingt fois par jour 



14 DU DANDYSME ET DE G. 



portée par les livres contre ce sentiment, à les 
entendre, le dernier de tous. 

On peut opprimer les choses comme les 
hommes. Cela est-il vrai, que la vanité soit le 
dernier sentiment dans la hiérarchie des senti- 
ments de notre âme ? Et si elle est le dernier, 
si elle est à sa place, pourquoi la mépriser?... 

Mais est-elle même le dernier ? Ce qui fait la 
valeur des sentiments, c'est leur importance 
sociale : quoi donc, dans l'ordre des sentiments, 
peut être d'une utilité plus grande pour la so- 
ciété que cette recherche inquiète de l'appro- 
bation des autres, que cette inextinguible soif 
des applaudissements de la galerie, qui, dans 
les grandes choses, s'appelle amour de la gloire, 
et dans les petites, vanité? Est-ce l'amour, l'a- 
mitié, l'orgueil? L'amour, dans ses mille 
nuances et ses nombreux dérivés, l'amitié et 
l'orgueil même, partent d'une préférence pour 
un autre, ou plusieurs autres, ou soi, et cette 
préférence est exclusive. La vanité, elle, tient 
compte de tout. Si elle préfère parfois de cer- 
taines approbations, c'est son caractère et son 
honneur de souffrir quand une seule lui est re- 
fusée; elle ne dort plus sur cette rose repliée. 
L'amour dit à l'être aimé : Tu es tout mon uni- 
vers; l'amitié : Tu me suffis, et bien souvent : 
Tu me consoles. Quant à l'orgueil, il est si- 
lencieux. Un homme d'un esprit éclatant disait : 
« C'est un roi solitaire, oisif et aveugle; son 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 



iS 



diadème est sur ses yeux. » La vanité a un 
univers moins étroit que celui de l'amour; ce 
qui suffit à l'amitié n'est pas assez pour elle. 
C'est une reine aussi comme l'orgueil est roi; 
mais elle est entourée, occupée, clairvoyante, 
et son diadème est placé là où il l'embellit da- 
vantage. 

Il fallait bien dire cela avant de parler du 
Dandysme^ fruit de cette vanité qu'on a trop 
flétrie, et du grand vaniteux, Georges Brum- 
mell. 



(s:^^ 




II 



UAND la vanité est satisfaite et 
qu'elle le montre, elle devient de 
la fatuité. C'est le nom assez im- 
pertinent que les hypocrites de 
modestie — c'est-à-dire tout le monde — ont 
inventé, par peur des sentiments vrais. Ainsi 
ce serait une erreur que de croire, comme on 
le croit peut-être, que la fatuité est exclusive- 
ment de la vanité montrée dans nos relations 
avec les femmes. Non! il y a des fats de tout 
genre : il y en a de naissance, de fortune, 
d'ambition, de science; Tufière en est un, 
Turcaret un autre. Mais comme les femmes 
occupent beaucoup en France, on a surtout 
donné le nom de fatuité à la vanité de ceux 
qui leur plaisent et qui se croient irrésistibles. 
Seulement, cette fatuité, commune à tous les 
peuples chez qui la femme est quelque chose, 



^D U DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 17 

n'est point cette autre espèce qui, sous le nom 
de Dandysme, cherche depuis quelque temps à 
s'acclimater à Paris. L'une est la forme de la 
vanité humaine, universelle; l'autre, d'une va- 
nité particulière et très particulière : de la va- 
nité anglaise. Comme tout ce qui est universel, 
humain, a son nom dans la langue de Voltaire, 
ce qui ne l'est pas, on est obligé de l'y mettre, 
et voilà pourquoi le mot Dandysme n'est pas 
français. 

Il restera étranger comme la chose qu'il ex- 
prime. Nous avons beau réfléchir toutes les 
couleurs, le caméléon ne peut réfléchir le 
blanc; et le blanc, pour les peuples, c'est la 
force même de leur originalité. Nous posséde- 
rions plus grand encore le pouvoir d'assimila- 
tion qui nous distingue, que ce don de Dieu 
ne maîtriserait pas cet autre don, cette autre 
puissance, — le pouvoir d'être soi, — qui con- 
stitue la personne même, l'essence d'un peuple. 
Eh bien, c'est la force de l'originalité anglaise, 
s'imprimant sur la vanité humaine, — cette 
vanité ancrée jusqu'au cœur des marmitons, et 
contre laquelle le mépris de Pascal n'était 
qu'une aveugle insolence, — qui produit ce 
qu'on appelle le Dandysme ! Nul moyen de 
partager cela avec l'Angleterre. C'est profond 
comme son génie même. Singerie n'est pas 
ressemblance. On peut prendre un air ou une 
pose, comme on vole la forme d'un frac ; mais 



l8 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

la comédie est fatigante, mais un masque est 
cruel, eflfroyable à porter, même pour les gens 
à caractère qui seraient les Fiesques du Dan- 
dysme, s'il le fallait, à plus forte raison pour 
nos aimables jeunes gens. L'ennui qu'ils res- 
pirent et inspirent ne leur donne qu'un faux 
reflet de Dandysme. Qu'ils prennent l'air dé- 
goûté, s'ils veulent, et se gantent de blanc 
jusqu'au coude, le pays de Richelieu ne pro- 
duira pas de Brummell. 




III 



ES deux fats célèbres peuvent se 
ressembler par la vanité humaine, 
universelle; mais ils diffèrent de 
toute la physiologie d'une race, de 
tout le gériie d'une société. L'un appartenait à 
cette race nervo-sanguine de France, qui va 
jusqu'aux dernières limites dans la foudre de ses 
élans. L'autre descendait de ces hommes du 
Nord, lymphatiques et pâles, froids comme la 
mer dont ils sont les fils, mais irascibles comme 
elle, et qui aiment à réchauffer leur sang glacé 
avec la flamme des alcools (high-spirits) . Q.uoi- 
que de tempérament opposé, ils avaient tous les 
deux une grande force de vanité, et naturelle- 
ment ils la prirent pour le mobile de leurs ac- 
tions. Sur ce point, ils bravent également le 
reproche des moralistes qui condamnent la va- 
nité au lieu de la classer et de l'absoudre. A-t-on 



I 



DU DANDYSME ET DE G. DRUMMELL 



lieu de s'en étonner, quand on pense au senti- 
ment dont il est question, écrasé depuis dix-huit 
cents ans sous l'idée chrétienne du mépris du 
monde, qui règne encore dans les esprits les 
moins chrétiens? Et d'ailleurs les gens d'esprit 
ne gardent-ils presque pas tous dans la pensée 
quelque préjugé au pied duquel ils font péni- 
tence de l'esprit qu'ils ont ? C'est ce qui ex- 
plique le mal que les hommes qui se croient 
sérieux, parce qu'ils ne savent pas sourire, ne 
manqueront pas de dire de Brummell. C'est 
ce qui explique, plus encore que l'esprit de 
parti, les cruautés de Chamfort contre Riche- 
lieu. Il l'a attaqué avec son esprit incisif, bril- 
lant et venimeux, comme on perce avec un 
stylet de cristal empoisonné. En cela, Cham- 
fort, tout athée qu'il fût, a porté le joug de 
l'idée chrétienne, et, vaniteux lui-même, il n'a 
pas su pardonner au sentiment dont il souffrait 
de donner du bonheur aux autres. 

Car Richelieu, comme Brummell, — plus 
même que Brummell, — eut tous les genres 
de gloire et de plaisir que l'opinion peut créer. 
Tous les deux, en obéissant aux instincts de 
leur vanité (apprenons à dire ce mot sans hor- 
reur) comme on obéit aux instincts de son 
ambition, de son amour, etc., ils réussirent; 
mais l'analogie s'arrête là. Ce n'était pas assez 
que de différer par le tempérament ; la société 
dont ils dépendaient apparaît en eux, et, de nou- 



I soci 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 



u, les fait contraster. Pour Richelieu, cette 
société avait brisé tous ses freins, dans sa soif 
implacable d'amusements ; pour Brummell, elle 
mâchait les siens avec ennui. Pour le premier, 
elle était dissolue; pour le second, hypocrite. 
C'est dans cette double disposition que se trouve 
surtout la différence qu'il y a entre la fatuité 
de Richelieu et le Dandysme de Brummell. 



^^^^(simm^^ 



IV 



rrSj^ N effet, il ne fut qu'un Dandy. 

u_j^^ Avant d'être le genre de fat que 
t^ o^^ ^^^ "^'^ représente, Richelieu, 
^ '/=<^sj>^ lui, était un grand seigneur dans 
une aristocratie expirante. Il était général dans 
un pays militaire. Il était beau à une époque 
où les sens révoltés partageaient fièrement l'em- 
pire avec la pensée, et où les mœurs du temps 
ne défendaient pas ce qui plaisait. En dehors de 
ce que fut Richelieu, on peut concevoir Riche- 
lieu encore. Il avait pour lui toutes les forces 
de la vie. Mais ôtez le Dandy, que reste-t-il de 
Ërummell? Il n'était propre à n'être rien de 
plus, mais aussi rien de moins que le plus grand 
Dandy de son temps et de tous les temps. Il le 
fut exactement, purement; on dirait presque 
naïvement, si l'on osait. Dans le pêle-mêle 
social qu'on appelle une société par politesse. 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 23 

presque toujours la destinée est plus grande 
que les facultés, ou les facultés supérieures à la 
destinée. Mais pour lui, pour Brummell, chose 
rare, il y eut accord entre la nature et le des- 
tin, entre le génie et la fortune. Plus spirituel 
ou plus passionné, c'était Sheridan; plus grand 
poète (car il fut poète), c'était lord Byron ; plus 
grand seigneur, c'était lord Yarmouth ou Byron 
encore : Yarmouth, Byron, Sheridan, et tant 
d'autres de cette époque, fameux dans tous les 
genres de gloire, qui furent Dandys, mais 
quelque chose de plus. Brummell n'eut point 
ce quelque chose qui était chez les uns de la 
passion ou du génie, chez les autres une haute 
naissance, une immense fortune. Il gagna à 
cette indigence; car, réduit à la seule force de 
ce qui le distingua, il s'éleva au rang d'une 
chose : il fut le Dandysme même. 




E CI est presque aussi difficile à dé- 
crire qu'à définir. Les esprits qui 
ne voient les choses que par leur 
plus petit côté, ont imaginé que le 
Dandysme était surtout l'art de la mise, une heu- 
reuse et audacieuse dictature en fait de toilette 
et d'élégance extérieure. Très certainement c'est 
cela aussi ; mais c'est bien davantage *. Le Dan- 



* Tout le monde s'y trompe, les Anglais eux- 
mêmes! Dernièrement leur Thomas Carlyle, l'auteur 
du Sartor resartus, ne s'est-il pas cru obligé de par- 
ler du Dandysme et des Dandys dans un livre qu'il 
appelle la Philosophie du costunit: (Philosophy ofclothcs) ? 
Mais Carlyle a dessiné une gravure de modes avec 
le crayon ivre d'Hogarth, et il a dit : « Voilà le 
Dandysme! » Ce n'en était pas même la caricature ; 
car la caricature outre tout et ne supprime rien. La 
caricature, c'est l'outrance exaspérée de la réalité, et 
la réalité du Dandysme est humaine, sociale et spi- 



JP DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 2$ 

dysme est toute une manière d'être, et l'on n'est 
pas que par le côté matériellement visible. C'est 
une manière d'être, entièrement composée de 



rituelle... Ce n'est pas un habit qui marche tout 
seul ! au contraire, c'est une certaine manière de le 
porter qui crée le Dandysme. On peut être Dandy 
avec un habit chiffonné. Lord Spencer le fut bien 
avec un habit qui n'avait plus qu'une basque. Il est 
vrai qu'il la coupa et qu'il en fît cette chose qui, 
depuis, a porté son nom. Un jour même, le croi- 
rait-on? les Dandys ont eu la fantaisie de V habit râpe. 
C'était précisément sous Brummell. Ils étaient cà 
bout d'impertinence, ils n'en pouvaient plus. Ils 
trouvèrent celle-là, qui était si dandie! (je ne sais 
pas un autre mot pour l'exprimer), de faire râper 
leurs habits, avant de les mettre, dans toute l'éten- 
due de l'étoffe, jusqu'à ce qu'elle ne fût plus qu'une 
espèce de dentelle, — une nuée. Ils voulaient mar- 
cher dans leur nuée, ces dieux! L'opération était 
très délicate et très longue, et on se servait, pour 
l'accomplir, d'un morceau de verre aiguisé. Eh bien 1 
voilà un véritable fait de Dandysme. L'habit n'y est 
pour rien. Il n'est presque plus. 

Et en voici un autre encore : Brummell portait 
des gants qui moulaient ses mains comme une 
mousseline mouillée. Mais le Dandysme n'était pas 
la perfection de ces gants, qui prenaient le contour 
des ongles comme la chair le prend : c'était qu'ils 
eussent été faits par quatre artistes spéciaux : trois 
pour la main et un pour le pouce *. 

Thomas Carlyle", qui a écrit un autre livre intitulé 



J'ai si bonne envie d'être clair et d'être compris que je ris- 
querai une chose ridicule. Je mettrai une noie dans une note. 
Lt prince de Kaunit:^, qui, sans être Anglais (il est vrai qu'il 



26 DU DANDYSME KT DE G. BRUMMELL 

nuances, comme il arrive toujours dans les so- 
ciétés très vieilles et très civilisées, où la comé- 
die devient si rare et où la convenance triomphe 
à peine de l'ennui. Nulle part l'antagonisme des 



les Héros, et qui nous a donné le Héros Poète, le 
Héros Roi, le Héros Homme de lettres, le Héros 
Prêtre, le Héros Prophète, et même le Héros Dieu, 
aurait pu nous donner le Héros de l'élégance oisive, 
— le Héros Dandy; mais il l'a oublié. Ce qu'il dit, 
du reste, dans le Sartor rcsartus, des Dandys en gé- 
néral, qu'il appelle du gros mot de secte (Dandiacal 
sect), montre assez qu'avec son regard embarbouillé 
d'Allemand le Jean-Paul anglais n'eût rien vu de 
ces nuances précises et froides qui furent Brummell, 
Il en aurait parlé avec la profondeur de ces petits 
historiens français qui, dans des revues bêtement 
graves, ont jugé Brummell à peu près comme l'au- 
raient fait des bottiers ou des tailleurs qu'il eût dé- 
daigné de faire travailler. Dantans de quatre sous, 
■ qui ont taillé leur faux buste, avec leur canif, dans 
la pâte d'un savon de Windsor dont on ne voudrait 
pas pour son bain! 



c'tail Autrichien), se rapproche le plus des Dandys parle calme, 
la nonchalance, la frivolité majestueuse et l'e'goïsme féroce (il 
disait majestueusement : « Je n'ai pas un ami ! » et ni la mort 
ni l'agonie de Marie-Thérèse n'avancèrent l'heure de son lever 
et n'abrégèrent d'une minute le temps qu'il donnait à ses indes- 
criptibles toilettes) ; le prince de Kaunit^ n'était pas un Dandy 
quand il mettait un corset de satin comme l'Andalouse d'Alfred 
de Musset, mais il l'était quand, pour donner à ses cheveux la 
nuance exacte, il passait dans une enfilade de salons dont il 
avait calculé la grandeur et le nombre, et que des valets armés 
de houppes le poudraient, seulement le temps qu'il passait! 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 2'] 



convenances et de l'ennui qu'elles engendrent 
ne s'est fait plus violemment sentir au fond 
des moeurs qu'en Angleterre, dans la société 
de la Bible et du droit, et peut-être est-ce de 
ce combat à outrance, éternel comme le duel 
de la Mort et du Péché dans Milton, qu'est ve- 
nue l'originalité profonde de cette société puri- 
taine, qui donne dans la fiction Clarisse 
Harlowe, et lady Byron dans la réalité*. Le 
jour où la victoire sera décidée, il est à penser 
que la manière d'être qu'on appelle Dandysme 
sera grandement modifiée, si elle existe en- 
core; car elle résulte de cet état de lutte sans 
bout entre la convenance et l'ennui **. 

Aussi, une des conséquences du Dandysme, 
un de ses principaux caractères, — pour mieux 
parler, son caractère le plus général, — est-il 

* En écrivains, elle donne aussi des femmes 
comme miss Edgeworth, comme miss Aikin, etc. 
Voir les Mémoires de cette dernière sur Elisabeth : 
style et opinions d'une pédante et d'une prude sur 
une prude et sur une pédante. 

** Inutile d'insister sur l'ennui qui mange le 
cœur de la société anglaise, et qui lui donne, sur 
les sociétés que ce mal dévore, la triste supériorité 
des corruptions et des suicides. L'ennui moderne est 
fils de l'analyse; mais à celui-là, notre maître à tous, 
se joint pour la société anglaise, la plus riche du 
monde, l'ennui romain, fils de la satiété, et qui 
multiplierait le nombre des Tibère à Caprée, moins 
l'Empire, si la moyenne proportionnelle des sociétés 
était composée d'âmes plus fortes. 



28 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 



de produire toujours l'imprévu, ce à quoi l'es- 
prit accoutumé au joug des règles ne peut pas 
s'attendre en bonne logique. L'Excentricité, cet 
autre fruit du terroir anglais, le produit aussi, 
mais d'une autre manière, d'une façon effrénée, 
sauvage, aveugle. C'est une révolution indivi- 
duelle contre l'ordre établi, quelquefois contre 
la nature : ici on touche à la folie. Le Dandysme, 
au contraire, se joue de la règle et pourtant la 
respecte encore. Il en souffre et s'en venge tout 
en la subissant ; il s'en réclame, quand il y 
échappe; il la domine et en est dominé tour à 
tour : double et muable caractère! Pour jouer 
ce jeu, il faut avoir à son service toutes les sou- 
plesses qui font la grâce, comme les nuances 
du prisme forment l'opale en se réunissant. 

C'était là ce qu'avait Brummell. Il avait la 
grâce comme le ciel la donne et comme souvent 
les compressions sociales la faussent. Mais enfin 
il l'avait, et par là il répondait aux besoins de 
caprice des sociétés ennuyées et trop durement 
ployées sous les strictes rigueurs de la conve- 
nance. Il était la preuve de cette vérité qu'il 
faut redire sans cesse aux hommes de la règle : 
c'est que si l'on coupe les ailes à la Fantaisie, 
elles repoussent plus longues de moitié *. Il avait 

* Voir dans les journaux américains l'enthou- 
siasme inspiré par mademoiselle Essler aux descen- 
dants des puritains de la vieille Angleterre : une 
jambe de danseuse tournant des Têtes-Rondes 1 



tDU DANDYSME ET DE G. URUMMELL 



29 



cette familiarité charmante et rare qui touche à 
tout et ne profane rien. Il vécut de pair à com- 
pagnon avec toutes les puissances, toutes les 
supériorités de son époque, et, par l'aisance, il 
s'éleva jusqu'à leur niveau. Où de plus habiles 
se seraient perdus, il se sauvait. Son audace 
était de la justesse. Il pouvait toucher impuné- 
ment à la hache. On a dit pourtant que cette 
hache, dont il avait tant de fois défié le tran- 
chant, le coupa enfin ; qu'il intéressa à sa perte 
la vanité d'un Dandy comme lui, d'un Dandy- 
royal, S. M. Georges IV; mais son empire 
avait été si grand que, s'il avait voulu, il l'eût 
repris. 




VI 



A vie tout entière fut une influence, 
c'est-à-dire ce qui ne peut guères 
se raconter. On la sent tout le 
temps qu'elle dure, et quand elle 
n'est plus on en peut signaler les résultats ; mais 
si ces résultats sont de la même nature que l'in- 
fluence qui les créa, et s'ils n'ont pas plus de 
durée, l'histoire en devient impossible. On re- 
trouve Herculanum sous la cendre; mais quel- 
ques années sur les mœurs d'une société l'en- 
sevelissent mieux que toute la poussière des 
volcans. Les Mémoires, histoire de ces mœurs, 
ne sont eux-mêmes que des à-peu-près*. On 
ne retrouvera donc pas comme il le faudrait, 



* Encore pas toujours, due sont les Mémoires de 
Wraxall, par exemple? Et pourtant quel homme 
fut jamais mieux placé pour observer que celui-là? 



DU DANDYS M E.ET DE G. BRUMMELL 3I 

détaillée et nette, sinon vivante, la société an- 
glaise du temps de Brummell. On ne suivra 
donc jamais, dans son ondoyante étendue et 
sa portée, l'action de Brummell sur ses con- 
temporains. Le mot de Byron, qui disait aimer 
mieux être Brummell que l'empereur Napoléon, 
paraîtra toujours une affectation ridicule ou une 
ironie. Le vrai sens d'un pareil mot est perdu. 
Seulement, au lieu d'insulter l'auteur de 
Childe-HaroU, comprenons-le plutôt quand il 
exprimait son audacieuse préférence. Poète, 
homme de fantaisie, il était frappé, parce qu'il 
pouvait en juger, de l'empire de Brummell sur 
la fantaisie d'une société hypocrite et lasse de 
son hypocrisie. Il y avait là un fait de toute- 
puissance individuelle, qui devait plus convenir 
à la nature de son capricieux génie que tout 
autre fait d'omnipotence quel qu'il fût. 



VII 




'est pourtant avec des mots sem- 
blables à celui de Byron que l'his- 
toire de Brummell sera écrite, et, 
comme par une singulière mysti- 
fication de la destinée, ce sont de tels mots qui 
la rendront indéchiffrable. L'admiration ne se 
justifiant point par des faits qui ont péri tout 
entiers, parce que, de leur nature, ils étaient 
éphémères, l'autorité du plus grand nom, 
l'hommage du plus entraînant génie, rendront 
l'énigme plus obscure. En efi"et, ce qui reste le 
moins de toute société, la partie des mœurs 
qui ne laisse pas de débris, l'arôme trop subtil 
pour qu'il se conserve, ce sont les manières, 
les intransmissibles manières*, par lesquelles 



* Les manières, c'est la fusion des mouvements 
de l'esprit et du corps, et l'on ne peint pas des mou- 
vements. 



^■d u dandysme et de g. brummell 33 

Brummell fut un prince de son temps. Sem- 
blable à l'orateur, au grand comédien, au cau- 
seur, à tous ces esprits qui parlent au corps par 
le corps, comme disait Buffon, Brummell n'a 
qu'un nom qui brille d'un reflet mystérieux 
dans tous les Mémoires de son époque. On y 
explique mal la place qu'il y tient; mais on la 
voit, et ce vaut la peine qu'on y pense. | Quant 
à l'étude présente, détaillée, du portrait qui 
reste à faire, nul homme jusqu'ici n'en a af- 
fronté la lutte douloureuse; nul penseur n'a 
cherché à se rendre compte, gravement, sévè- 
rement, de cette influence qui répond à une 
loi ou à un travers, c'est-à-dire à la déviation 
d'une loi, — à une loi encore. Pour cela, les 
esprits profonds n'avaient pas assez de finesse ; 
les esprits fins, de profondeur. 

Plusieurs ont essayé, nonobstant. Du vivant 
même de Brummell, deux plumes célèbres, 
mais taillées trop fin, trempées d'encre de 
Chine trop musquée, jetèrent sur un papier 
bleuâtre, à tranches d'argent, quelques traits 
faciles à travers lesquels on vit Brummell. C'é- 
tait charmant de légèreté spirituelle et de péné- 
tration négligente. Ce fut Pelham, ce fut 
Granhy. Ce fut Brummell aussi jusqu'à un cer- 
tain point, puisqu'on y dogmatisait sur le Dan- 
dysme; mais l'intention avait-elle été de le 
peindre, sinon dans les faits de sa vie, au moins 
dans les réalités de son être et les possibilités 



34 DU DANDYSME ET DE G. B R Ù M M E I. L 

du roman? Pour Pelham, ce n'est pas bien sûr. 
Pour Gratiby, on le croirait davantage : le por- 
trait de Trebeck semble avoir été fait sur le 
vif; on n'invente pas ces nuances étranges, mi- 
nature et mi-société, et l'on sent que la pré- 
sence réelle a dû vivifier le coup de pinceau qui 
les retrace. 

Mais, à cela près du roman de Lister, où 
Brummell, s'il fallait l'y chercher, se retrou- 
verait bien mieux que dans le Pelham de Bul- 
wer, il n'y a point de livre en Angleterre qui 
montre Brummell comme il fut, et qui explique 
un peu nettement la puissance de ce person- 
nage. Récemment, il est vrai, un homme dis- 
tingué* a publié deux volumes dans lesquels 
il a réuni avec une patience d'ange curieux tous 
les faits connus de la vie de Brummell. Pour- 
quoi faut-il que tant d'efforts et de sollicitudes 
n'aient abouti qu'à une chronique timorée, sans 
le dessous des cartes de l'histoire? C'est l'ex- 
plication historique qui manque à Brummell. 
Il a encore des admirateurs comme l'épigram- 
matique Cecil, des curieux comme M. Jesse, 
des ennemis... on ne cite personne. Mais parmi 
ses contemporains restés debout, parmi les pé- 

* Le capitaine Jesse. Il a publié deux forts vo- 
lumes in-8° sur Brummell ; et, avant de les avoir 
publiés, il avait mis à notre disposition, avec une 
courtoisie parfaite, les renseignements qu'il possédait 
sur le fameux Dandy. 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 35 

liants de tous les âges, honnêtes gens qui ont à 
l'esprit les deux bras gauches que Rivarol don- 
nait à toutes les Anglaises, il en est qui s'in- 
Jignent de bonne foi contre l'éclat attaché au 
nom de Brummell. Lourdauds de moralité 
grave, cette gloire de la frivolité les insulte. 
Seul, l'historien, c'est-à-dire le juge, — le juge 
sans enthousiasme et sans haine, — n'a point 
encore paru pour le grand Dandy, et chaque 
jour qui passe est un empêchement pour qu'il 
naisse. On a dit pourquoi. S'il ne vient pas, la 
gloire aura été pour Brummell un miroir de 
plus. Vivant, elle l'aura réfléchi dans l'étince- 
lante pureté de sa fragile surface; mais, — 
comme les miroirs quand il n'y a plus là per- 
sonne, — mort, elle n'en aura rien gardé. 



^^^^a*îa)^Q^^ 



il 



VIII 



■^^^Je Dandysme n'étant pas de i'inven- 
Ù tion d'un homme, mais la consé- 
SA(?I l^^^/ Q^^'^^^ '^'^'^ certain état de société 
^LZ^.^ qui existait avant Brummell, il se- 
rait peut-être convenable d'en constater la pré- 
sence dans l'histoire des mœurs anglaises, et 
d'en préciser l'origine. Tout porte à penser que 
cette origine est française. La Grâce est entrée 
en Angleterre, à la restauration de Charles II, 
sur le bras de la Corruption qui se disait sa 
sœur alors et qui quelquefois l'a fait croire. 
Elle vint attaquer avec de la moquerie le sé- 
rieux terrible et imperturbable des Puritains de 
Cromwell. Les mœurs, toujours profondes 
dans la Grande-Bretagne, — quelle que soit 
leur tendance, bonne ou mauvaise, — exagé- 
raient la sévérité. Il fallait bien pour respirer 
se soustraire à leur empire, déboucler ce lourd 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 37 

ceinturon, et les courtisans de Charles II, qui 
avaient bu, dans les verres à Champagne de 
France, un lotus qui faisait oublier les sombres 
et religieuses habitudes de la patrie, tracèrent 
kl tangente par laquelle on put échapper. Beau- 
coup, par là, se précipitèrent : « Les disciples 
mêmes eurent bientôt dépassé leurs anciens 
maîtres, et (comme l'a dit un écrivain avec 
une piquante exactitude*) leur bonne vo- 
lonté d'être corrompus était si bonne, que les 
Rochester et les Shaftesbury enjambèrent d'un 
siècle sur les mœurs françaises de leur temps 
et sautèrent jusqu'à la Régence. » On ne parle 
ni de Buckingham, ni d'Hamilton, ni de Char- 
les II lui-même, ni de tous ceux chez qui les 
souvenirs de l'exil furent plus puissants que les 
impressions du retour. On a plutôt en vue ceux- 
là qui, restés Anglais, furent atteints de plus 
loin par le souffle étranger, et qui ouvrirent le 
règne des Beaux, comme sir Georges Hewitt, 
Wilson, tué, dit-on, par Law, dans un duel, 
et Fielding, dont la beauté arrêta le regard 
sceptique de l'insouciant Charles II, et qui, 
après avoir épousé la fameuse duchesse de 
Cleveland, renouvela les scènes de Lauzun 
avec la grande Mademoiselle. Ainsi qu'on le 
voit, le nom même qu'ils portèrent accuse 

* M. Amédée Renée, dans son introduction aux 
Lettres de lord ChcstcrfieJd. Paris, 1842. 



38 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

l'influence française. Leur grâce aussi était 
comme leur nom. Elle n'était pas assez indi- 
gène, assez mêlée à cette originalité du peuple 
au milieu duquel naquit Shakespeare, à cette 
force intime qui devait plus tard la pénétrer. 
Qu'on ne s'y méprenne pas, les Beaux ne sont 
pas les Dandys; ils les précèdent. Déjà le Dan- 
dysme, il est vrai, s'agite sous ces surfaces; 
mais il ne paraît point encore. C'est du fond 
de la société anglaise qu'il doit sortir. Fielding 
meurt en 1712. Après lui, le colonel Edge- 
wort, vanté par Steele (un heau aussi dans sa 
jeunesse), continue la chaîne d'or ouvragée des 
Beaux, qui se ferme à Nash, pour se rouvrir à 
Brummell; mais avec le Dandysme en plus. 

Car s'il est né plus tôt, c'est dans l'inter- 
valle qui sépare Fielding de Nash que le Dan- 
dysme a pris son développement et sa forme. 
Pour son nom (dont la racine est peut-être 
française encore), il ne l'eut que tard. On ne 
le trouve pas dans Johnson. Maisquantàlachose 
qu'il signifie, elle existait, et, comme cela de- 
vait être, dans les personnalités les plus hautes. 
En effet, la valeur des hommes étant toujours 
en vertu du nombre des facultés qu'ils ont, et 
le Dandysme représentant justement celles qui 
n'avaient pas leur place dans les mœurs, tout 
homme supérieur dut se teindre et se teignit 
plus ou moins de Dandysme. Ainsi Marlbo- 
rough, Chesterfield, Bolingbroke, — Boling- 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL y) 

broke surtout; car Chesterfield, qui avait fait 
dans ses Lettres le traité du Gentleman, comme 
Machiavel a fait le traité du Prince, moins en 
inventant la règle qu'en racontant la coutume, 
Chesterfield est bien attaché encore à l'opinion 
admise, et Marlborough, avec sa beauté de 
femme orgueilleuse, est plus cupide que vani- 
teux. Bolingbroke seul est avancé, complet, un 
vrai Dandy des derniers temps. Il en a la har- 
diesse dans la conduite, l'impertinence somp- 
tueuse, la préoccupation de l'effet extérieur, 
et la vanité incessamment présente. On se rap- 
pelle qu'il fut jaloux de Harley assassiné par 
Guiscard, et qu'il disait pour se consoler que 
l'assassin avait sans doute pris un ministre pour 
un autre. Rompant avec les pruderies des sa- 
lons de Londres, ne l'avait-on pas vu — chose 
horrible à penser ! — afficher l'amour le plus 
naturel pour une marchande d'oranges, qui 
peut-être n'était pas jolie, et qui se tenait sous 
les galeries du Parlement*? Enfin, il inventa la 
devise même du Dandysme, le nil mirari de 
ces hommes, — dieux au petit pied, — qui 
veulent toujours produire la surprise en gar- 
dant l'impassibihté **. Plus qu'à personne d'ail- 

* London and Westminster Review. 

** Le Dandysme introduit le calme antique au 
sein des agitations modernes; mais le calme des 
anciens venait de l'harmonie de leurs facultés et de 
la plénitude d'une vie librement développée, tandis 



40 DU DANDYSME ET DE G. DRU M M EL L 

leurs le Dandysme seyait à Bolingbroke. N'é- 
tait-ce pas de la libre pensée en fait de manières 
et de convenances du monde, de même que la 
philosophie en était en matière de morale et de 
religion ? Comme les philosophes, qui dressaient 
devant la loi une obligation supérieure, les Dan- 
dys, de leur autorité privée, posent une règle 
au-dessus de celle qui régit les cercles les plus 
aristocratiques, les plus attachés à la tradition* ; 
et, par la plaisanterie qui est un acide, et par la 
grâce qui est un fondant, ils parviennent à faire 
admettre cette règle mobile, qui n'est, en fin 
de compte, que l'audace de leur propre person- 



que le calme du Dandysme est la pose d'un esprit 
qui doit avoir fait le tour de beaucoup d'idées et 
qui est trop dégoûté pour s'animer. Si un Dandy 
était éloquent, il le serait à la façon de Périclès, les 
bras croisés sous son manteau. Voir la ravissante, 
impertinente et très moderne attitude du Pyrrhus 
de Girodet, écoutant les imprécations d'Hermione. 
Gela ferait mieux comprendre ce que je veux dire 
que tout ce que j'écris là. 

* Et il n'y a pas qu'en Angleterre. Q.uand, en 
Russie, la princesse d'Aschekolf ne portait pas de 
rouge, elle faisait acte de Dandysme, et peut-être 
trop, car c'était un acte de la plus scandaleuse indé- 
pendance. En Russie, rouge veut dire beau, et, au 
xviii^ siècle, les mendiants, au coin des rues, s'ils 
n'avaient pas eu de rouge, n'auraient pas osé quêter. 

Voir Rulhière sur cette femme. Rulhière, écrivain 
qui a du dandysme aussi dans le coup de plume, — 
Rulhière, piquant dans le profond. Si l'histoire n'était 
qu'une anecdote, comme il l'écrirait 1 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 4I 

nalité. Un tel résultat est curieux et tient à la 
nature des choses. Les sociétés ont beau se te- 
nir ferme, les aristocraties se fermer à tout ce 
qui n'est pas l'opinion reçue, le caprice se sou- 
lève un jour et pousse à travers ces classements 
qui paraissaient impénétrables, mais qui étaient 
minés par l'ennui. C'est ainsi que, d'une part, 
la Frivolité* chez un peuple d'une tenue rigide 
et d'un utilitarisme grossier, de l'autre, l'Ima- 
gination réclamant son droit à la face d'une loi 
morale trop étroite pour être vraie, produisirent 
un genre de traduction, une science de ma- 
nières et d'attitudes, impossibles ailleurs, dont 
Brummell fut l'expression achevée et qu'on 
n'égalera jamais plus. On verra pourquoi. 



* Nom haineux donné à tout un ordre de préoc- 
cupations très légitimes au fond, puisqu'elles corres- 
pondent à des besoins réels. 




IX 



lEORGES BrYAN BRUMMELLCSt 

né à Westminster, de W. Brum- 
mell, Esquire, secrétaire privé de 
ce lord North, Dandy aussi à cer- 
taines heures, qui dormait de mépris, sur son 
banc de ministre, aux plus virulentes attaques 
des orateurs de l'opposition. North fit la for- 
tune de W. Brummell, homme d'ordre et de 
capacité active. Les pamphlétaires qui crient à 
la corruption, en espérant qu'on les corrom- 
pra, ont appelé lord North le dieu des appoin- 
tements (the God of Emoluments). Mais toujours 
est-il vrai de dire qu'en payant Brummell, il 
récompensait des services. Après la chute du 
ministère et de son bienfaiteur, M. Brummell 
devint haut-sherifif dans le Berkshire. Il habita 
près de Domington-Castle, lieu célèbre pour 
avoir été la résidence de Chaucer, et là il vécut 
avec cette hospitalité opulente dont les Anglais, 
seuls dans le monde, ont le sentiment et la 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 45 

puissance. Il avait conservé de grandes rela- 
tions. Entre auires célébrités contemporaines, 
il recevait beaucoup Fox et Sheridan. Une des 
premières impressions du futur Dandy fut donc 
de sentir le souffle de ces hommes forts et 
charmants sur sa tête. Ils furent comme les 
Fées qui le douèrent; mais ils ne lui donnèrent 
que la moitié de leurs forces, les plus éphé- 
mères de leurs facultés. Nul doute qu'en 
voyant, qu'en entendant ces esprits, la gloire 
de la pensée humaine, qui menaient la cause- 
rie comme le discours politique, et dont la 
plaisanterie valait l'éloquence, le jeune Brum- 
mell n'ait développé les facultés qui étaient en 
lui et qui l'ont rendu plus tard (pour se servir 
du mot employé par les Anglais) un des pre- 
miers conversât ioiinistes de l'Angleterre. Quand 
son père mourut, il avait seize ans (1794). On 
l'avait, en 1790, envoyé à Eton, et déjà il s'é- 
tait distingué — en dehors du cercle des études 
— par ce qui le caractérisa si éminemment plus 
tard. Le soin de sa mise et la langueur froide 
de ses manières lui firent donner par ses con- 
disciples un nom fort en vogue alors; car le 
nom de Dandy n'était pas encore à la mode, 
et les despotes de l'élégance s'appelaient Biicks 
ou Macaronies. On le nomma Biick Briuiiruell*. 



* Ihick signifie mâle, en anglais; mais ce n 
pas le mot qui est intraduisible, c'est le sens. 



est 



44 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

Nul, du témoignage de ses contemporains, 
n'exerça plus d'influence que lui sur ses com- 
pagnons à Eton, excepté peut-être Georges 
Canning; mais l'influence de Canning était la 
conséquence de son ardeur de tête et de cœur, 
tandis que celle de Brummell venait de facultés 
moins enivrantes. Il justifiait le mot de Ma- 
chiavel : « Le monde appartient aux esprits 
froids. » D'Eton il alla à Oxford, oîi il eut le 
genre de succès auquel il était destiné. Il y 
plut par les côtés les plus extérieurs de l'esprit : 
sa supériorité, à lui, ne se marquant pas dans 
les laborieuses recherches de la pensée, mais 
dans les relations de la vie. En sortant d'Ox- 
ford, trois mois après la mort de son père, il 
entra comme cornette dans le loe de hussards, 
commandé par le Prince de Galles. 

On s'est beaucoup efforcé pour expliquer le 
goût si vif que Brummell inspira soudainement 
à ce prince. On a raconté des anecdotes qui ne 
méritent pas qu'on les cite. Qu'a-t-on besoin 
de ces commérages? Il y a mieux. En effet, 
Brummell donné, il était impossible qu'il n'at- 
tirât pas l'attention et les sympathies de l'homme 
qui, disait-on, était plus fier et plus heureux de 
la distinction de ses manières que de l'élévation 
de son rang. On sait d'ailleurs l'éclat de cette 
jeunesse qu'il essaya d'éterniser. A cette 
époque, le Prince de Galles avait trente-deux 
ans. Beau de la beauté lymphatique et figée 



nu DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 45 



de la maison de Hanovre, mais cherchant à 
l'animer par la parure, à la vivifier par le rayon 
de feu du diamant; scrofuleux d'âme comme 
de corps, mais n'ayant pas du moins dégradé 
la grâce en lui, cette dernière vertu des cour- 
tisanes, celui qui fut Georges IV reconnut en 
Brummell une portion de lui-même, la partie 
restée saine et lumineuse, et voilà le secret de 
la faveur qu'il lui montra. Ce fut simple 
comme une conquête de femme. N'y a-t-il pas 
des amitiés qui prennent leur source dans les 
choses du corps, dans la grâce extérieure, 
comme des amours qui viennent de l'âme, 
du charme immatériel et secret?... Telle fut 
l'amitié du Prince de Galles pour le jeune cor- 
nette de hussards : sentiment qui était de la 
sensation encore, le seul peut-être qui pût 
germer au fond de cette âme obèse, dans la- 
quelle le corps remontait. 

Ainsi l'inconstante faveur que lord Barry- 
more, G. Hanger et tant d'autres effeuillèrent 
à leur tour, tomba sur la tête de Brummell 
avec tout l'imprévu du caprice et la furie de 
l'engouement. Sa présentation eut lieu sur la 
fameuse terrasse de Windsor, en présence de 
la fashion la plus exigeante. Il y déploya tout 
ce que le Prince de Galles devait estimer le 
plus parmi les choses humaines : une grande 
jeunesse relevée par l'aplomb d'un homme qui 
aurait su la vie et qui pouvait la dominer, le 



4b DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

plus fin et hardi mélange d'impertinence et de 
respect, enfin le génie de la mise protégé par une 
repartie toujours spirituelle. Certes! il y avait, 
dans l'enlèvement d'un tel succès, autre chose 
que de l'extravagance des deux côtés. Le mot 
extravagance est employé par les moralistes dé- 
routés comme le mot nerfs par les médecins. 
A dater de ce moment, il se trouva classé très 
haut dans l'apinion. On le vit, de préférence 
aux plus grands noms de l'Angleterre, lui, le 
fils d'un simple Esquire, du secrétaire privé 
dont le grand-père avait été marchand, rem- 
plir les fonctions de chevalier d'honneur de l'hé- 
ritier présomptif, lors de son mariage avec 
Caroline de Brunswick. Tant de distinction 
groupa immédiatement autour de lui, sur le 
pied de la familiarité la plus flatteuse, l'aristo- 
cratie des salons : lord Pétersham*, lord R. E. 
Somerset, Charles Ker, Charles et Robert 
Manners. Jusque-là, rien d'étonnant : il n'était 
qu'heureux. Il était né, comme disent les 
Anglais, avec une cuiller d'argent dans la 
bouche. Il avait pour lui ce quelque chose 
d'incompréhensible que nous appelons notre 
étoile, et qui décide de la vie sans raison ni 
justice. Mais ce qui surprend davantage, ce 

* Pour des myopes, c'était un modèle de Dan- 
dysme; mais pour ceux qui ne se payent pas d'appa- 
rences, ce n'était pas plus un Dandy qu'une femme 
très bien mise n'est une femme élégante. 



IJU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 47 

qui justifie son bonheur, c'est qu'il le fixa. 
Enfant gâté de la fortune, il le devint de la 
société, Byron parle quelque part d'un portrait 
de Napoléon dans son manteau impérial, et il 
ajoute : « Il semblait qu'il y fût éclos, » On 
en peut dire autant de Brummell et de ce frac 
célèbre qu'il inventa. Il commença son règne 
sans trouble, sans hésitation, avec une confiance 
qui est une conscience. Tout concourut à son 
étrange pouvoir et personne ne s'y opposa. 
Là où les relations valent plus que le mérite et 
où les hommes, pour que chacun d'eux puisse 
seulement exister, doivent se tenir comme des 
crustacés, Brummell avait pour lui, encore 
plus comme admirateurs que comme rivaux, 
les ducs d'York et de Cambridge, les comtes 
de Westmoreland et de Chatham (le frère de 
William Pitt), le duc de Rutland, lord Dela- 
mere, politiquement et socialement ce qu'il y 
avait de plus élevé. Les femmes, qui sont, 
comme les prêtres, toujours du côté de la force, 
sonnèrent, de leurs lèvres vermeilles, les fan- 
fares de leurs admirations. Elles furent les 
trompettes de sa gloire; mais elles restèrent 
trompettes, car c'est ici l'originalité de Brum- 
mell. C'est ici qu'il diffère essentiellement de 
Richelieu et de presque tous les hommes or- 
ganisés pour séduire. Il n'était pas ce que le 
monde appelle libertin, Richelieu, lui, imita 
trop ces conquérants tartares qui se faisaient un 



48 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

lit avec des femmes entrelacées. Brummell 
n'eut point de ces butins et de ces trophées 
de victoire; sa vanité ne trempait pas dans un 
sang brûlant. Les Sirènes, filles de la mer à la 
voix irrésistible, avaient les flancs couverts d'é- 
cailles impénétrables, d'autant plus charmantes, 
hélas! qu'elles étaient plus dangereuses! 

Et sa vanité n'y perdit pas; au contraire. 
Elle ne se rencontrait jamais en collision avec 
une autre passion qui la heurtait, qui lui faisait 
équilibre : elle régnait seule, elle était plus 
forte*. Aimer, même dans le sens le moins 
élevé de ce mot, désirer, c'est toujours dé- 
pendre, c'est être esclave de son désir. Les 
bras les plus tendrement fermés sur vous sont 
encore une chaîne, et si l'on est Richelieu, — 
et serait-on Don Juan lui-même, — quand on 
les brise, ces bras si tendres, de la chaîne 
qu'on porte, on ne brise jamais qu'un anneau. 
Voilà l'esclavage auquel Brummell échappa. 
Ses triomphes eurent l'insolence du désinté- 
ressement. Il n'avait jamais le vertige des têtes 
qu'il tournait. Dans un pays comme l'Angle- 



* L'affectation produit la sécheresse. Or, un 
Dandy, quoique ayant trop bon ton pour n'être pas 
simple, est toujours un peu affecté. C'est l'affecta- 
tion très raffinée du talent très artificiel de M"*" Mars. 
Si on était passionné, on serait trop vrai pour être 
Dandy. Alfieri n'aurait jamais pu l'être, et Byron ne 
l'était qu'à certains jours. 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 49 

terre, où l'orgueil et la lâcheté réunis font de 
la pruderie pour de la pudeur, il fut piquant 
de voir un homme, et un homme si jeune, qui 
résumait en lui toutes les séductions de con- 
vention et toutes les séductions naturelles, pu- 
nir les femmes dans leurs prétentions sans 
bonne foi et s'arrêter avec elles à la limite de 
galanterie, qu'elles n'ont pas mise là pour qu'on 
la respecte. C'était pourtant ainsi qu'agissait 
Brummell, sans aucun calcul et sans le moindre 
effort. Pour qui connaît les femmes, cela dou- 
blait sa puissance : parmi ces ladys altières, il 
blessait l'orgueil romanesque, il faisait rêver 
l'orgueil corrompu. 

Roi de la mode, il n'eut donc point de maî- 
tresse en titre. Plus habilement Dandy que le 
Prince de Galles, -il ne se donna point de ma- 
dame Fitz-Herbert. Il fut un sultan sans mou- 
choir. Nulle illusion du cœur, nul soulèvement 
des sens n'influa, pour les énerver ou les sus- 
pendre, sur les arrêts qu'il portait. Aussi 
étaient-ils souverains. Que ce fût un éloge ou 
un blâme, un mot de Georges Bryan Brummell 
était tout alors. Il était le maître de l'opinion. En 
Italie, si, par hypothèse, un pareil homme, un 
pareil pouvoir étaient possibles, quelle femme 
bien éprise y penserait ? Mais en Angleterre, 
la plus follement amoureuse, en posant une 
fleur ou en essayant une parure, songeait bien 
plus au jugement de Brummell qu'au plaisir 



50 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

de son amant. Une duchesse (et l'on saie ce 
qu'un titre permet de hauteur dans les salons 
de Londres) disait en plein bal à sa fille, au 
risque d'être entendue, de veiller avec soin sur 
son attitude, ses gestes, ses réponses, si par 
hasard M. Brummell daignait lui parler; car, à 
cette première phase de sa vie, il se mêlait en- 
core à la foule des danseurs dans ces bals où les 
mains les plus belles restaient oisives eh atten- 
dant la sienne. Plus tard, enivré de la position 
exceptionnelle qu'il s'était faite, il renonça à ce 
rôle de danseur trop vulgaire pour lui. Il restait 
seulement quelques minutes à l'entrée eu bal; 
il le parcourait d'un regard, le jugeait d'un mot, 
et disparaissait, appliquant ainsi le fameux prin- 
cipe du Dandysme : « Dans le monde, tout le 
temps que vous n'avez pas produit d'effet, res- 
tez; si l'effet est produit, allez-vous-en. » Il 
connaissait son foudroyant prestige. Pour lui, 
l'effet n'était plus une question de temps. 

Avec cet éclat dans sa vie, cette souveraineté 
sur l'opinion, cette grande jeunesse qui aug- 
mente la gloire, et cet aspect charmant et cruel 
que les femmes maudissent et adorent, pas de 
doute qu'il n'ait inspiré bien des passions en sens 
contraires, — des amours profonds, d'inexo- 
rables haines ; mais rien de cela n'a transpiré*. 



* On a parlé de lady J....y, qu'il aurait soiijfiéc 
au Régent, comme on dit avec une légèreté digne 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL JI 



Le canl a étouffé le cri des âmes, s'il en fut 
qui aient osé crier. En Angleterre, la conve- 
nance qui châtre les cœurs s'oppose un peu à 
l'existence des mademoiselles de Lespinasse 
qui voudraient naître; et quant à une Caroline 
Lamb, Brummell n'en eut point, par la raison 
que les femmes sont plus sensibles à la trahi- 
son qu'à l'indifférence. Une seule, à notre 
connaissance, a laissé sur Brummell de ces mots 
qui cachent la passion et qui la révèlent, c'est la 
courtisane Henriette Wilson : chose naturelle, 
elle était jalouse non du cœur de Brummell, 
mais de sa gloire. Les qualités d'où le Dandy 
tirait sa puissance étaient de celles qui eussent 
fait la fortune de la courtisane. Et d'ailleurs, — 
sans être des Henriette Wilson, — les femmes 
s'entendent si bien aux réserves en faveur de 
leur sexe ! Elles ont le génie des mathéma- 
tiques, comme les hommes, et tous les génies, 
et elles ne passent pas à Sheridan, malgré le 
sien, l'impertinence d'avoir fait sculpter sa 
main comme la plus belle de l'Angleterre. 

de la chose. Mais lady J....y est restée son amie, et 
les amours finissant en amitiés sont plus chimériques 
que les belles femmes finissant en queue de poisson. 
Il y a un beau coup de hache donné de main de 
poète dans les illusions des cœurs généreux et mor- 
tels : « Tout le temps qu'on est amants, on n'est 
point amis; quand on n'est plus amants, on n'est 
moins qu'amis. » 



I 



e^:^^ 




>^^uoiQ.UE Alcibiade ait été le plus 
joli des bons généraux, Georges 
Bryan Brummell n'avait pas l'es- 
prit militaire. Il ne resta pas long- 
temps dans le loe de hussards. Il y était entré 
peut-être dans un but plus sérieux qu'on n'a 
cru, — pour se rapprocher du Prince de Galles 
et nouer les relations qui le mirent vite en re- 
lief. On a dit, avec assez de mépris, que l'uni- 
forme dut exercer une fascination irrésistible 
sur la tête de Brummell. C'était expliquer le 
Dandy avec des sensations de sous-lieutenant. 
Un Dandy qui marque tout son cachet, qui 
n'existe pas en dehors d'une certaine exquise 
originalité (lord Byron)*, doit nécessairement 
haïr l'uniforme. Du reste, et pour des choses 

* Il n'y a qu'un Anglais qui puisse se servir de 
ce mot-là. En France, l'originalité n'a point de 
patrie : on lui interdit le feu et l'eau; on la hait 
comme une distinction nobiliaire. Elle soulève les 



DU DANDYSME ET DE G.BRUMMELL ^J 

plus graves que cette question de costume, 
c'est dans la donnée des facultés de Brummell 
d'être mal jugé, son influence morte. Quand 
il vivait, les plus récalcitrants la subissaient 
mais, à présent, c'est de la psychologie difficile 
à faire, avec les préjugés dominants, que l'ana- 
lyse d'un tel personnage. Les femmes ne lui 
pardonneront jamais d'avoir eu de la grâce 
comme elles; les hommes, de n'en pas avoir 
comme lui. 

On l'a déjà dit plus haut, mais on ne se las- 
sera point de le répéter : ce qui fait le Dandy, 
c'est l'indépendance. Autrement, il y aurait 
une législation du Dandysme, et il n'y en a 
pas*. Tout Dandy est un osem-, mais un oseur 
qui a du tact, qui s'arrête à temps et qui trouve, 



gens médiocres, toujours prêts, contre ceux qui sont 
autrement qu'eux, à une de ces morsures de gencives 
qui ne déchirent pas, mais qui salissent, i^tre comme 
tout le inonde est le principe équivalant, pour les 
hommes, au principe dont on bourre la tête des 
jeunes filles : sois considérée, il le faut, 
du Mariage de Figaro. 

* S'il y en avait, on serait Dandy en observant la 
loi. Serait Dandy qui voudrait; ce serait une pres- 
cription à suivre, voilà tout. Malheureusement pour 
les petits jeunes gens, il n'en est pas tout à fait 
ainsi. Il y a sans doute, en matière de Dandysme, 
quelques principes et quelques traditions; mais tout 
cela est dominé par la fantaisie, et la fantaisie n'est 
permise qu'à ceux à qui elle sied, et qui la consacrent 
en l'exerçant. 



54 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 



entre l'originalité et l'excentricité, le fameux 
point d'intersection de Pascal. Voilà pourquoi 
Brummell ne put se plier aux contraintes de 
la règle militaire, qui est un uniforme aussi. 
Sur ce point de vue, il fut un détestable offi- 
cier. M. Jesse, cet admirable chroniqueur qui 
n'oublie pas assez, raconte plusieurs anecdotes 
sur l'indiscipline de son héros. Il rompt les 
rangs dans les manoeuvres, manque aux ordres 
de son colonel ; mais le colonel est sous le 
charme : il ne sévit pas. En trois ans, Brum- 
mell devient capitaine. Tout à coup son régi- 
ment est commandé pour aller tenir garnison 
à Manchester, et, sur cela seul, le plus jeune 
capitaine du plus magnifique régiment de l'ar- 
mée quitte le service. Il dit au Prince de Galles 
qu'il ne voulait pas s'éloigner de lui. C'était 
plus aimable que de parler de Londres; car 
c'était Londres surtout qui le retenait. Sa gloire 
était née là; elle était autochthone de ces sa- 
lons où la richesse, le loisir et le dernier degré 
de civilisation produisent ces affectations char- 
mantes qui ont remplacé le naturel. La perle 
du Dandysme tombée à Manchester, ville de 
manufiicture, c'est aussi monstrueux que Riva- 
roi à Hambourg! 

Il sauva l'avenir de sa renommée : il resta à 
Londres. Il prit un logement dans Chesterfield- 
Street, au no 4, en face de Georges Selwyn, 
— un de ces astres de la mode qu'il avait fait 



i 



nu DANDYSME ET DE G . B R U M M E L L 55 

pâlir. Sa fortune matérielle, assez considérable, 
n'était point au niveau de sa position. D'autres, 
et beaucoup parmi ces fils de lords et de na- 
babs, avaient un luxe qui eût écrasé le sien, si ce 
qui ne pense pas pouvait écraser ce qui pense. 
I ,c luxe de Brummell était plus intelligent qu'é- 
clatant; il était une preuve de plus de la sûreté 
de cet esprit qui laissait Técarlate aux sauvages, 
et qui inventa plus tard ce grand axiome de 
toilette : « Pour être bien mis, il ne faut pas 
être remarqué. » Bryan Brummel eut des che- 
vaux de main, un excellent cuisinier et le home 
d'une femme qui serait poète. Il donnait des 
dîners délicieux où les convives étaient aussi 
choisis que les vins. Comme les hommes de 
son pays et surtout de son époque *, il aimait à 
boire jusqu'à l'ivresse. Lymphatique et ner- 
veux, dans l'ennui de cette existence oisive et 
anglaise, à laquelle le Dandysme n'échappe qu'à 
moitié, il recherchait l'émotion de cette autre 
vie que l'on trouve au fond des breuvages, qui 
batplus fort, qui tinte et qui éblouit. Mais alors, 

l^^pTous buvaient, depuis les plus occupés jus- 
qu'aux plus oisifs, depuis les lazzaroni de salon (les 
Dandys) jusqu'aux ministres d'État. Boire comme Pitt 
et Dundas est resté proverbe. Quand Pitt buvait, 
cette grande âme que l'amour de l'Angleterre rem- 
plissait, mais n'assouvissait pas, c'est de variété qu'il 
avait soif. I^es hommes forts cherchent souvent à se 
donner le change ; mais, hélas 1 la nature ne le prend 
pas toujours. 



56 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

même le pied engagé dans le tourbillonnant 
abîme de l'ivresse, il y restait maître de sa plai- 
santerie, de son élégance, comme Sheridan 
dont on parle toujours, parce qu'on le retrouve 
sans cesse au bout de toutes les supériorités. 

C'est par là qu'il asservissait. Les prédica- 
teurs méthodistes (et il n'y en a pas qu'en An- 
gleterre), tous les myopes qui ont risqué leur 
mot sur Brummell, l'ont peint, et rien n'est plus 
faux, comme une espèce de poupée sans cer- 
veau et sans entrailles; et, pour rapetisser 
l'homme davantage encore, ils ont rapetissé 
l'époque dans laquelle il vécut, en disant qu'elle 
avait sa folie. Tentatives et peines inutiles! Ils 
ont beau frapper sur ce temps glorieux pour la 
Grande-Bretagne, comme à Florence on frappa 
sur la boule d'or dans laquelle l'eau qu'on vou- 
lait comprimer était renfermée : l'élément re- 
belle traversa les parois plutôt que de plier, et 
eux ne réduiront pas la société anglaise de 1794 
à 1816 jusqu'à n'être qu'une société en déca- 
dence. Il est des siècles incompressibles qui ré- 
sistent à tout ce qu'on en dit. La grande époque 
des Pitt, des Fox, des Windham, des Byron, 
des Walter Scott, deviendrait tout à coup pe- 
tite parce qu'elle eût été remplie du nom de 
Brummell! Si une telle prétention est absurde, 
Brummell avait donc en lui quelque chose digne 
d'attirer et de captiver les regards d'une grande 
époque, — sorte de regards qui ne se prennent 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 57 

pas, comme les oisillons au miroir, seulement 
à l'appeau de vêtements gracieux ou splendides. 
Brummell, qui les a passionnés, attachait d'ail- 
leurs beaucoup moins d'importance qu'on n'a 
cru à cet art de la toilette pratiqué par le grand 
Chatham*. Ses tailleurs Davidson et Meyer, 
dont on a voulu faire, avec toute la bêtise de 
l'insolence, les pères de sa gloire, n'ont point 
tenu dans sa vie la place qu'on leur donne. 
Écoutons Lister plutôt; il peint ressemblant : 
« Il lui répugnait de penser que ses tailleurs 
étaient pour quoi que ce fût dans sa renommée, 
et il ne se fiait qu'au charme exquis d'une ai- 
sance noble et polie qu'il possédait à un très 
remarquable degré. » Lors de son début, il est 
vrai, et avec ses tendances extérieures, au mo- 
ment où le démocratique Charles Fox intro- 
duisait (apparemment comme effet de toilette) 
le talon rouge sur les tapis de l'Angleterre, 
Brummell dut se préoccuper de la forme sous 
tous ses aspects. Il n'ignorait pas que le costume 
a une influence, latente mais positive, sur les 
i hommes qui le dédaignent le plus du haut de 
}la majesté de leur esprit immortel. Mais plus 
tard il se déprit, comme le dit Lister, de cette 
1 préoccupation de jeunesse, sans l'abolir pour- 
tant dans ce qu'elle avait de conforme à l'expé- 



Le seul homme historique qui soit grand sans 
ctre simple. 



58 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMEI. L 

rience et à l'observation. Il resta mis d'une façon 
irréprochable; mais il éteignit les couleurs de 
ses vêtements, en simplifia la coupe, et les porta 
sans y penser *. Il arriva ainsi au comble de l'art 
qui donne la main au naturel. Seulement, ses 
moyens de faire effet étaient de plus haut pa- 
rage, et c'est ce qu'on a trop, beaucoup trop 
oubhé. On l'a considéré comme un être pure- 
ment physique, et il était au contraire intellec- 
tuel jusque dans le genre de beauté qu'il possé- 
dait. En effet, il brillait bien moins par la correc- 
tion des traits que par la physionomie. Il avait 
les cheveux presque roux, comme Alfieri, et une 
chute de cheval, dans une charge, avait altéré 
la ligne grecque de son profil. Son air de tête 
était plus beau que son visage, et sa contenance 
— physionomie du corps — l'emportait jusque 
sur la perfection de ses formes. Écoutons Lis- 
ter : « Il n'était ni beau ni laid ; mais il y avait 
dans toute sa personne une expression de finesse 
et d'ironie concentrée, et dans ses yeux une 
incroyable pénétration. » Quelquefois ces yeux 
sagaces savaient se glacer d'indifférence sans 
mépris, comme il convient à un Dandy con- 
sommé, à un homme qui porte en lui quelque 
chose de supérieur au monde visible. Sa voix 

* Comme s'ils étaient impondérables! Un Dandy 
peut mettre s'il veut dix heures à sa toilette, mais 
une fois faite, il l'oublie. Ce sont les autres qui 
doivent s'apercevoir qu'il est bien mis. 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMEL L 59 

magnifique faisait la langue anglaise aussi belle 
'à l'oreille qu'elle l'est aux yeux et à la pensée. 
« Il n'aflfectait pas d'avoir la vue courte ; mais 
il pouvait prendre, — dit encore Lister, — 
quand les personnes qui étaient là n'avaient 
pas l'importance que sa vanité eût désirée, ce 
regard calme, mais errant, qui parcourt quel- 
qu'un sans le reconnaître, qui ne se fixe ni ne 
se laisse fixer, que rien n'occupe et que rien 
n'égare. » Tel était le hean Georges Bryan 
Brummell. Nous qui lui consacrons ces pages, 
nous l'avons vu dans sa vieillesse, et l'on re- 
connaissait ce qu'il avait été dans ses plus étin- 
celantes années; car l'expression n'est pas à la 
portée des rides, et un homme remarquable 
surtout par la physionomie est bien moins 
mortel qu'un autre homme. 

Du reste, ce que promettait sa physionomie, 
son esprit le tenait et au delà. Ce n'était pas 
pour rien que le rayon divin se jouait autour 
de son enveloppe. Mais parce que son intelli- 
ligence, d'une espèce infiniment rare, s'adon- 
nait peu à ce qui maîtrise celle des autres 
hommes, serait-il juste de la lui nier? Il était 
un grand artiste à sa manière; seulement son 
art n'était pas spécial, ne s'exerçait pas dans un 
temps donné. C'était sa vie même; le scintille- 
ment éternel de facultés qui ne se reposent pas 
dans l'homme, créé pour vivre avec ses sem- 
blables. Il plaisait avec sa personne, comme 



6o DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 



d'autres plaisent avec leurs œuvres. C'était sur 
place qu'était sa valeur. Il tirait de sa torpeur* 
— chose difficile! — une société horriblement 
blasée, savante, en proie à toutes les fatigues 
par l'émotion des vieilles civilisations, — et, 
pour cela, il ne sacrifiait pas une ligne de 
sa dignité personnelle. On respectait jusqu'à 
ses caprices. Ni Etherege, ni Cibber, ni Con- 
greve, ni Vanburgh, ne pouvaient introduire 
un tel personnage dans leurs comédies; car le 
ridicule ne l'atteignait jamais. Il ne l'eût pas 
esquivé à force de tact, l3ravé à force d'aplomb, 
qu'il s'en fût garanti à force d'esprit, — bou- 
clier qui avait un dard à son centre et qui 
changeait la défense en agression. Ici on com- 
prendra mieux peut-être. Les plus durs à sentir 
la grâce qui glisse sentent la force qui appuie; 
et l'empire de Brummell sur son époque paraî- 
tra moins fabuleux, moins inexplicable, quand 
on saura, ce qu'on ne sait pas assez, quelle 
force de raillerie il avait. L'Ironie est un génie 

* Sans sortir de la sienne. Il y a dans l'amabilité, 
en effet, quelque chose de trop actif et de trop direct 
pour qu'un Dandy soit parfaitement aimable. Un 
Dandy n'a jamais la recherche et l'anxiété de quoi 
que ce soit. Si donc l'on a pu se risquer à dire que 
Brummell fut aimable à certains soirs, c'est que la 
coquetterie des hommes puissants peut être très 
médiocre et paraître irrésistible. Ils sont comme les 
jolies femmes, à qui l'on sait gré de tout (quand on 
est homme toutefois). 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL bl 

qui dispense de tous les autres. Elle jette sur 
un homme l'air de sphinx qui préoccupe 
comme un mystère et qui inquiète comme un 
danger*. Or, Brummell la possédait, et s'en 
servait de manière à transir tous les amours- 
propres, même en les caressant, et à redoubler 
les mille intérêts d'une conversation supérieure 
par la peur des vanités qui ne donne pas d'es- 
prit, mais qui l'anime dans ceux qui en ont 
et fait circuler plus vite le sang de ceux qui 
n'en ont pas. C'est le génie de l'ironie qui le 
rendit le plus grand mystificateur que l'Angle- 
terre ait jamais eu. « Il n'y avait pas — dit 
l'auteur de Granhy — de gardien de ménagerie 
plus habile à montrer l'adresse d'un singe, 
qu'il ne l'était à montrer le côté grotesque ca- 
ché plus ou moins dans tout homme ; son ta- 
lent était sans égal pour manier sa victime et 
pour lui faire exposer elle-même ses ridicules 
sous le meilleur point de vue possible. » Plai- 
sir, si l'on veut, quelque peu féroce ; mais le 
Dandysme est le produit d'une société qui s'en- 
nuie, et s'ennuyer ne rend pas bon. 

C'est ce qu'il importe de ne pas perdre de 



* « Vous êtes un palais dans un labyrinthe, » 
écrivait une femme, impatientée de regarder sans 
voir et de chercher sans découvrir. Elle ne se doutait 
pas qu'elle exprimait là un principe de Dandysme. 
A la vérité, n'est Tp as palais qui veut, mais on peut 
toujours être labyrinthe. 



62 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

vue quand on juge Brummell. Il était avant 
tout un Dandy, et il ne s'agit que de sa puis- 
sance. Singulière tyrannie qui ne révoltait pas! 
— Comme tous les Dandys, il aimait encore 
mieux étonner que plaire : préférence très hu- 
maine, mais qui mène loin les hommes; car le 
plus beau des étonnements, c'est l'épouvante. 
Sur cette pente, où s'arrêter ? Brummell le savait 
seul. Il versait à doses parfaitement égales la ter- 
reur et la sympathie, et il en composait le philtre 
magique de son influence. Son indolence ne lui 
permettait pas d'avoir de la verve, parce qu'avoir 
de la verve, c'est se passionner; se passionner, 
c'est tenir à quelque chose; et tenir à quelque 
chose, c'est se montrer inférieur; mais de sang- 
froid il avait du trait, comme nous disons en 
France. Il était mordant dans sa conversation 
autant qu'Hazlitt dans ses écrits. Ses mots cru- 
cifiaient*; seulement son impertinence avait 

* Il ne les lançait pas, mais il les laissait tomber. 
L'esprit des Dandys ne frétille et ne pétille jamais. 
Il n'a point les mouvements de vif-argent et de 
flamme de celui d'un Casanova, par exemple, ou 
d'un Beaumarchais; par rencontre, il trouverait les 
mêmes mots, qu'il les prononcerait autrement. Les 
Dandys ont beau représenter le Caprice dans une 
société classée et symétrique, ils n'en respirent pas 
moins, quelque bien organisés qu'ils soient, la con- 
tagion de l'affreux Puritanisme. Ils vivent dans cette 
Tour de la Peste, et une pareille habitation est mal- 
saine. C'est pour cela qu'ils parlent tant de dignité. 
Ils croiraient peut-être en manquer s'ils s' abandon- 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 6j 

trop d'ampleur pour se condenser et tenir dans 
des épigrammes. Des mots spirituels qui l'expri- 
maient, il la faisait passer dans ses actes, dans 
son attitude, son geste et le son de sa voix. 
Enfin, il la pratiquait avec cette incontestable 
supériorité qu'elle exige entre gens comme il 
faut pour être subie; car elle touche à la gros- 
sièreté comme le sublime touche au ridicule, 
et, si elle sort de la nuance, elle se perd. Génie 
toujours à moitié voilé, l'Impertinence n'a pas 
besoin du secours des mots pour apparaître; 
sans appuyer, elle a une force bien autrement 
pénétrante que l'épigramme la plus brillamment 
rédigée. Quand elle existe, elle est le plus grand 
porte-respect qu'on puisse avoir contre la vanité 
des autres si souvent hostile, comme elle est 
aussi le plus élégant manteau qui puisse cacher 
les infirmités qu'on sent en soi. A ceux qui l'ont, 
qu'est-il besoin d'autre chose ? N'a-t-elle pas 
plus fait pour la réputation de l'esprit du prince 
de Talleyrand que cet esprit même ? Fille de la 
Légèreté et de l'Aplomb, — deux quahtés qui 
semblent s'exclure, — elle est aussi la sœur de 
la Grâce, avec laquelle elle doit rester unie. 
Toutes deux s'embellissent de leur mutuel con- 
traste. En effet, sans l'Impertinence, la Grâce 

naient à la frénésie de l'esprit. Ils vivent toujours 
sur l'idée de dignité comme sur un pal, — ce qui 
— si souple qu'on soit I — gêne un peu la liberté 
des mouvements et fait tenir par trop droit. 



64 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL ■ 

ne ressemblerait-elle pas à une blonde trop fade, 
et sans la Grâce, l'Impertinence ne serait-elle 
pas une brune trop piquante? Pour qu'elles 
soient bien ce qu'elles sont chacune, il convient 
de les entremêler. 

Et voilà ce à quoi Georges Bryan Brummell 
réussissait mieux que personne. Cet homme, 
trop superficiellement jugé, fut une puissance 
si intellectuelle qu'il régna encore plus par les 
airs que par les mots. Son action sur les autres 
était plus immédiate que celle qui s'exerce uni- 
quement par le langage. Il la produisait par 
l'intonation, le regard, le geste, l'intention trans- 
parente, le silence même*; et c'est une des 
explications à donner du peu de mots qu'il a 
laissés. D'ailleurs, ces mots, à en juger par ceux 
que les Mémoires du temps ont rapportés, man- 
quent pour nous de saveur ou en ont trop ; ce qui 

* Il jouait trop bien de la conversation pour n'être 
pas souvent silencieux; mais ce silence n'avait pas 
la profondeur du silence de qui écrivait : « Ils me 
regardaient pour savoir si je comprenais leurs idées 
sur je ne sais quoi et leurs jugements sur je ne sais 
qui. Mais ils me prenaient probablement pour 
quelque médiocrité de salon, et moi je jouissais de 
l'opinion présumable qu'ils avaient de ma personne. 
J'ai pensé aux rois qui aiment à garder l'incognito. » 
Cette solitaire et orgueilleuse conscience de soi doit 
être inconnue aux Dandys. Le silence de Brummell 
était un moyen de plus de faire effet, la coquetterie 
taquine des êtres sûrs de plaire et qui savent par 
quel bout s'allume le désir. 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 65 



est une manière d'en manquer encore. On y 
sent l'âpre influence du génie salin de ce peuple 
qui boxe et s'enivre, et qui n'est pas grossier où 
nous, Français, nous cesserions d'être délicats. 
Qu'on y songe : ce que l'on appelle exclusive- 
ment esprii, dans les produits de la pensée, te- 
nant essentiellement à la langue, aux mœurs, à 
la vie sociale, aux circonstances, qui changent 
le plus de peuple à peuple, doit mourir dépaysé 
dans l'exil d'une traduction. Même les expres- 
sions qui le caractérisent pour chaque nation 
sont intraduisibles avec netteté dans la profon- 
deur du sens qu'elles ont. Essayez, par exemple, 
de trouver des corrélatifs exacts au luit, à VJm- 
iiioiir, aufun, qui constituent l'esprit anglais dans 
son originale triplicité. Muable comme tout ce 
qui est individuel, l'esprit ne se transborde pas 
plus d'une langue dans une autre que la poésie, 
qui, du moins, s'inspire de sentiments généraux. 
Comme de certains vins, qui ne savent pas 
voyager, il doit être bu sur son terroir. Il ne 
sait pas vieillir non plus; il est de la nature 
des plus belles roses, qui passent vite, et c'est 
peut-être le secret du plaisir qu'il cause. Dieu 
a souvent remplacé la durée par l'intensité de 
la vie, afin que le généreux amour des choses 
périssables ne se perdît pas dans nos cœurs. 

On ne citera donc pas les mots de Brummell. 
Ils ne justifieraient pas sa renommée, et pour- 
tant ils la lui méritèrent ; mais les circonstances 



I 



66 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

dont ils ont jailli, et qui les avaient chargés 
d'électricité, pour ainsi dire, ne sont plus. Ne 
remuons pas, ne comptons pas ces grains de 
sable qui furent des étincelles, et que le temps 
dispersa après les avoir éteints. Grâce à la di- 
versité des vocations, il y a des gloires qui ne 
sont rien plus que du bruit dans un silence, et 
qui doivent à jamais alimenter la rêverie en 
désespérant la pensée. 

Seulement, comment n'être pas frappé de 
ce vague de gloire tombant sur un homme 
aussi positif que Brummell, qui l'était trois 
fois, puisqu'il était vaniteux. Anglais et Dandy ! 
Comme tous les gens positifs, qui ne vivent 
pas loin d'eux-mêmes et qui n'ont de foi et de 
volonté que pour les jouissances immédiates, 
Brummell ne désira jamais que celles-là et il 
les eut à foison. Il fut payé par la destinée de 
la monnaie qu'il estimait le plus. La société 
lui donna tous les bonheurs dont elle dispose, 
et pour lui il n'y avait pas de plus grandes fé- 
licités*; car il ne pensait pas, comme Byron, 

* Les moralistes demanderont insolemment : Fut-il 
heureux de cet unique bonheur du monde, qui fait 
pitié? — Et pourquoi pas?... La vanité satisfaite 
peut suffire à la vie aussi bien que l'amour satisfait. 
Mais l'ennui?... Ehl mon Dieu! c'est la paille où 
se rompt l'acier le miedx trempé en fait de bonheur. 
C'est le fond de tout et pour tous, à plus forte 
raison pour une âme de Dandy, pour un de ces 
hommes dont on a dit bien ingénieusement, mais 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 67 

— tantôt renégat et tantôt relaps du Dan- 
dysme, — que le monde ne vaut pas une des 
joies qu'il nous ôte. A cette vanité, éternelle- 
ment enivrée, le monde n'en avait pas ôté. 
De 1799 jusque vers 1814, il n'y eut pas de 
raout, à Londres, pas de fête, où la présence 
du grand Dandy ne fût regardée comme un 
triomphe et son absence comme une cata- 
strophe. Les journaux imprimaient son nom à 
l'avance en tête des plus illustres invités. Aux 
bals d'Almack, aux meetings d'Ascot, il pliait 
tout sous sa dictature. Il fut le chef du club 
Watier, dont lord Byron était membre avec 
lord Alvanley, Mildmay et Pierrepoint. Il était 
l'âme (est-ce l'âme qu'il faut dire ?) du fameux 
pavillon de Brighton, de Carlton-House, de 
Jklvoir. Lié plus particulièrement avec Sheri- 
dan, la duchesse d'York, Erskine, lord Town- 
shend, et cette passionnée et singulière duchesse 
de Devonshire, poète en trois langues, et qui 
embrassait les bouchers de Londres, avec ses 
lèvres patriciennes, pour enlever des voix de 
plus à M. Fox, il s'imposait jusqu'à ceux qui 
pouvaient le juger, qui auraient pu trouver le 
creux sous le relief, si réellement il n'avait été 
que le favori du hasard. On a dit que madame 

bien tristement aussi : « Ils rassemblent autour 
d'eux tous les agréments de la vie, mais, ainsi qu'une 
pierre qui attire la mousse, sans se laisser pénétrer 
par la fraîcheur qui la couvre. » 



68 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

de Staël fut presque affligée de ne pas lui avoir 
plu. Sa toute-puissante coquetterie d'esprit fut 
repoussée par l'âme froide et la plaisanterie 
éternelle du Dandy, de ce capricieux de neige 
qui avait d'excellentes raisons pour se moquer 
de l'enthousiasme. Corinne échoua sur Brum- 
mell comme sur Bonaparte : rapprochement 
qui rappelle le mot de lord Byron cité déjà. 
Enfin, succès plus original encore : une autre 
femme, lady Stanhope, l'amazone arabe qui 
sortit au galop de la civilisation européenne 
et des routines anglaises, — ce vieux cirque 
où l'on tourne en rond, — pour ranimer ses 
sensations dans le péril et dans l'indépen- 
dance du désert, ne se rappelait, après bien 
des années d'absence, de tous les civilisés 
laissés derrière elle, que le plus civilisé peut- 
être, — le Dandy Georges Brummell. 

Certes 1 quand on fait le compte de ces im- 
pressions vivantes, ineffaçables, sur les pre- 
mières têtes d'une époque, on est obligé de 
traiter celui qui les a produites, fût-ce un fat, 
avec le sérieux que l'on doit à tout ce qui prend 
en vainqueur les imaginations des hommes. 
Les poètes, par cela seul qu'ils réfléchissent leur 
temps, se sont imprégnés de Brummell. Moore 
l'a chanté; mais qu'est-ce que Moore *?Brum- 



* Le sentiment irlandais à part, un poète de papier 
rose mâché. 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 09 

mell fut peut-être une des muses de Don Juan, 
invisible au poète. Toujours est-il que ce poème 
étrange a le ton essentiellement dandy d'un bout 
à l'autre, et qu'il éclaire puissamment l'idée que 
nous pouvons concevoir des qualités et du genre 
d'esprit de Brummell. C'est par ces qualités 
évanouies qu'il monta sur l'horizon et s'y main- 
tint. Il n'en descendit pas; mais il en tomba, 
emportant avec lui, dans sa perfection, une 
chose qui, depuis lui, n'a plus reparu que dé- 
gradée. Le /wr/hébétant a remplacé le Dan- 
dysme. Il n'y a plus maintenant dans le high life 
que des jockeys et des fouetteurs de chiens*. 

* Il y a eu d'Orsay. Mais d'Orsay, ce lion dans le 
sens de la fashion et qui n'en avait pas moins la 
beauté de ceux de l'Atlas, d'Orsay n'était pas un 
Dandy. On s'y est mépris. C'était une nature infini- 
ment plus complexe, plus ample et plus humaine 
que cette chose anglaise. On l'a beaucoup dit, mais 
sans cesse il faut y revenir : la lymphe, cette espèce 
d'eau dormante qui n'écume que quand la Vanité la 
fouette, est la base physiologique du Dandy, et d'Or- 
say avait le sang rouge de France. C'était un nerveux 
sanguin aux larges épaules, à la poitrine François I" 
et à la beauté sympathique. Il avait une main su- 
perbe sans superbe, et une manière de la tendre qui 
prenait les cœurs et les enlevait ! Ce n'était pas là 
le shale-hand hautain du Dandysme. D'Orsay plaisait 
si naturellement et si passionnément à tout le viondc, 
qu'il faisait porter son médaillon jusqu'à des hommes! 
tandis que les Dandys ne font porter aux hommes 
que ce que vous savez, et plaisent aux femmes en leur 
déplaisant. (Ne jamais oublier cette nuance, lorsqu'il 
s'agit de les juger.) D'Orsay était enfin un roi de 



70 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 



bienveillance aimable; or, la bienveillance est un 
sentiment entièrement inconnu aux Dandys. Comme 
eux, il es: vrai, il avait l'art de la toilette, non écla- 
! tante, mais profonde, et c'est par cette raison, sans 
doute, que les Superficiels l'ont regardé comme le 
successeur de Brummell; mais le Dandysme n'est 
pas l'art brutal de mettre une cravate. Il y a même 
I des Dandys qui n'en ont jamais porté. Exemple, lord 
l- .Byron qui avait le cou si beau I D'un autre côté, 
d'Orsay fut un artiste. De cette main qu'il donnait 
trop, — car la coquetterie règne bien plus par ce 
qu'elle refuse que par ce qu'elle accorde, — il 
sculptait, et non pas comme Brummell peignait ses 
éventails, pour des visages faux et des tètes vides. 
Les marbres laissés par d'Orsay ont de la pensée. 
Ajoutez à ce talent de sculpteur qu'il avait bien failli 
être un écrivain, et qu'à vingt-trois ans il avait mé- 
rité cette lettre de Byron à Alfred D... qu'on trouve 
dans ces fameux Mémoires où la lâcheté de Moore a 
remplacé les noms par des astérisques et les anec- 
dotes piquantes par des points (aimable homme que 
ce Moore!)... Quoique fat, d'Orsay fut aimé par 
les femmes les plus/a/c5 de son temps. On ne parle 
pas des naturelles : il n'y en a jamais que deux ou 
trois dans un siècle; à quoi bon en parler? Il a 
même inspiré une passion qui dura et qui restera 
historique. Les Dandys, eux, ne sont aimés que par 
spasmes. Les femmes, qui les détestent, ne s'en don- 
nent pas moins très bien à eux, et ils ont celte sen- 
sation, qui vaut pour eux beaucoup de livres sterling, 
de presser des haines dans leurs bras... Quant à ce 
duel charmant de d'Orsay, jetant son assiette à la 
tête de l'officier qui parlait mal de la Sainte Vierge, 
et se battant pour elle parce qu'elle était femme et 
qu'il ne voulait pas qu'on manquât de respect à une 
femme devant lui, quoi de moins dandy et de plus 
français ?... 




XI 



N touche vite, quand on écrit cette 
histoire d'impressions plutôt que 
de faits, à la disparition du mé- 
téore, à la fin de cet incroyable 
roman (qui n'est pas un conte), dont la société 
de Londres fut l'héroïne et Brummell le héros. 
I Mais, dans la réalité, cette fin se fit longtemps 
attendre. A défaut de faits, — la mesure his- 
torique du temps, — qu'on prenne les dates, 
et l'on jugera de la profondeur de cette in- 
fluence par sa durée. De 1793 à 1816, il y a 
vingt-deux ans. Or, dans le monde moral 
comme dans le monde physique, ce qui est 
léger se déplace aisément. Un succès continu 
de tant d'années montre donc que c'était bien 
à un besoin de nature humaine, sous la con- 
vention sociale, que répondait l'existence de 
Brummell. Aussi, quand plus tard il fut obligé 



72 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

de quitter l'Angleterre, l'intérêt qu'il avait con- 
centré sur sa personne n'était pas épuisé. L'en- 
thousiasme ne se détournait pas de lui. En 1812, 
en 181 3, il était plus puissant que jamais, mal- 
gré les échecs que le jeu avait faits à sa for- 
tune matérielle, la base de son élégance; en 
effet, il était fort grand joueur. On n'a pas be- 
soin d'examiner s'il avait trouvé dans son orga- 
nisme ou dans les tendances de la société qu'il 
voyait cette audace de l'inconnu et cette soif 
d'aventures qui fait les joueurs et les pirates; 
mais ce qu'il y a de certain, c'est que la société 
anglaise est encore plus avide d'émotions que 
de guinées, et qu'on ne domine une société 
qu'en épousant ses passions. Outre les pertes 
au jeu, une autre raison, à ce qu'il semble, 
pour que Brummell déclinât, c'était sa brouil- 
lerie avec le Prince qui l'avait aimé et qui avait 
été, pour ainsi dire, le seul courtisan de leurs 
relations. Le Régent commençait à vieillir. 
L'embonpoint, ce polype qui saisit la beauté 
et la tue lentement dans ses molles étreintes, 
l'embonpoint l'avait pris, et Brummell, avec 
son implacable plaisanterie et cet orgueil de 
tigre que le succès inspire aux cœurs, s'était 
quelquefois moqué des efforts de coquette im- 
puissante à réparer les dégâts du temps qui 
compromettaient le Prince de Galles, Comme 
il y avait à Carlton-House un concierge d'une 
monstrueuse corpulence, qu'on avait surnommé 



I 



U DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 73 



Big-Ben (le Gros-Ben), Brummell avait déplacé 
le surnom du valet au maître. Il appelait aussi 
madame Fitz-Herbert Benina. Ces audacieuses 
dérisions ne pouvaient manquer de pénétrer 
jusqu'au fond de ces âmes vaniteuses, et ma- 
dame Fitz-Herbert ne fut pas la seule des 
femmes qui entouraient le Prince héréditaire 
à s'offenser des familiarités de l'ironie de Brum- 
mell. Telle fut, pour le dire en passant, la cause 
réelle de la disgrâce qui frappa soudainement 
le grand Dandy. L'histoire de la sonnette, ra- 
contée d'abord pour l'expliquer, est apocryphe, 
à ce qu'il paraît*. M. Jesse ne s'appuie pas 
seulement pour la repousser sur la dénégation 
de Brummell, mais encore sur la vulgaire im- 
pudence (the viilgar impudence) qu'elle révèle, 
et il a raison; car l'impudence était bien sou- 
vent dans le Dandy, mais la vulgarité n'y était 
jamais. Un fait d'ailleurs isolé, quelque expres- 
sif qu'il soit, ne vaut pas en gravité, pour mo- 
tiver une disgrâce, les cent mille coups de dard 
d'aspic lancés par Brummell de sa façon la plus 
légère contre les affections du Régent. Ce que 



Voici l'histoire : Brummell aurait un soir, à 
.souper et pour gagner le plus irrespectueux pari, 

donné cet ordre au Prince de Galles : « Georges, 
|Sonnez! » en lui montrant la sonnette. Le Prince, 
iqui eût obéi, aurait dit au domestique qui entra, en 

lui désignant Brummell : « Menez à son lit cet 

ivrogne. » 



10 



74 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMEEL 

le mari de Caroline de Brunswick avait toléré, 
l'amant de madame Fitz-Herbert, de lady Con- 
nyngham, ne devait pas le supporter*. Et l'eût- 
il supporté encore, le favori eût-il impunément 
blessé les favorites, que le Prince, attaqué dans 
sa personne physique, son véritable moi, ne 
l'aurait pas souffert sans ressentiment. Le 

* L'influence, et même la plaisanterie de Brum- 
mell, fut pour beaucoup dans l'éloignement du Prince 
de Galles pour Caroline de Brunswick. On sait que 
cette fameuse première nuit de noces, passée par le 
Prince sur un tapis au coin du feu, pendant que sa 
jeune femme l'attendait sous les plumes d'autruche 
du lit nuptial, avait été précédée d'un souper avec 
les Dandys. Ces hommes positifs n'aimaient pas le 
vaporeux sentimentalisme qui se matérialisa un peu 
depuis, mais qu'apportait alors Caroline dans ses ba- 
gages d'Allemande; et d'ailleurs elle était la femme 
légitime dans le pays du bonheur conjugal officiel et 
des verseuses de thé I Or, le Dandysme, qui aime 
l'imprévu et déteste la pédanterie des vertus domes- 
tiques, doit mieux aimer tous les malheurs par les 
maîtresses que l'imperturbable bonheur public de 
lord et de lady Grey, par exemple, si vanté par 
M™^ de Staël. Les Dandys qui coudoient ces bon- 
heurs légaux en Angleterre n'ont pas et ne peuvent 
pas avoir les opinions de M"* de Staël qui ne les 
rencontrait guères dans les salons de Paris. Ce qui 
fait la poésie, c'est la distance, et il faut bien que 
l'imagination ait toujours sa chimère à caresser; 
mais quand la femme qui se peignit dans Corinne, 
qui aima D..., qui aima C..., qui aima T..., caresse 
celle-là, elle est moins dans la vérité du cœur et de 
l'imagination que les Dandys, et elle ravale M""= de 
Staël jusqu'à n'être plus que la fille de M"* Necker. 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 7) 

« Quel est ce gros homme ? » dit publique- 
ment par Brummell, à Hyde-Park, en dési- 
gnant Son Altesse Royale, et une foule d'autres 
mots semblables, expliquent tout bien mieux 
qu'un oubli de convenances, justifié, du reste, 
par un pari. 

Mais ni l'éloignement rancunier du Prince, 
ni les revers au jeu, n'avaient encore, vers cette 
époque (1813), ébranlé la position de Brum- 
mell. La main qui avait servi à son élévation, 
en se retirant ne l'avait pas fait tomber, et l'o- 
pinion des salons lui était demeurée fidèle. Ce 
ne fut pas assez. Le Régent vit avec amertume 
un Dandy à moitié ruiné lutter fièrement d'in- 
fluence contre lui, l'homme le plus élevé de la 
Grande-Bretagne. Anacréon-ArchiloqueMoore, 
qui n'écrivait pas toujours sur du papier bleu- 
céleste, et dont la haine irlandaise savait trou- 
ver parfois le mot qui poignarde le mieux, 
mettait dans la bouche du Prince de Galles ces 
vers adressés au duc d'York et cités partout : 
« Je n'ai jamais eu de ressentiment ou d'envie 
de nuire à personne, excepté, maintenant que 
j'y pense, au Beau Brummell, qui m'a menacé 
l'an dernier avec colère de me faire rentrer 
dans le néant et d'introduire, à ma place, dans 
la fashion, le vieux roi Georges. » Ces vers 
offensants ne donnaient-ils pas raison au pro- 
pos tenu par le roi des Dandys sur le Dandy 
royal, au colonel Mac-Mahon : « Je l'ai fait ce 



i 



76 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

qu'il est, je peux bien le défaire; » et ne prou- 
vaient-ils pas jusqu'à l'évidence combien le pou- 
voir d'opinion qu'exerçait ce Warwick de l'élé- 
gance lui appartenait en propre, et à quel point 
il était indépendant et souverain ? Une autre 
preuve encore plus éclatante de ce pouvoir fut 
donnée, en cette année de 181 3, par les chefs 
du club Watier, qui, préparant une fête solen- 
nelle, mirent en sérieuse délibération s'ils invi- 
teraient le Prince de Galles, par cela seul qu'il 
était brouillé avec G. Brummell. Il fallut que 
Brummell, qui savait mettre de l'impertinence 
jusque dans ses générosités, insistât fortement 
pour que le Prince fût invité. Sans nul doute, 
il était bien aise de voir chez lui (puisqu'il était 
du Club) l'amphitryon qu'il ne voyait plus à 
Carlton-House, de se ménager ce face à face 
en présence de toute la jeunesse dorée de l'An- 
gleterre; mais le Prince, au-dessous de lui- 
même dans cette entrevue, oubliant ses pré- 
tentions de gentilhomme accompli, ne se sou- 
vint pas même des devoirs que l'hospitalité 
impose à ceux qui la reçoivent, et Brummell, 
qui s'attendait à opposer Dandysme à Dan- 
dysme, répondit à l'air de la bouderie par cette 
élégante froideur qu'il portait sur lui comme 
une armure et qui le rendait invulnérable*. 



* Qui le faisait croire invulnérable serait peut-être 
mieux dit. Mais le beau soupir de lasskude de Cleo- 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 77 

De tous les clubs de l'Angleterre, c'était pré- 
cisément ce club Watier où la fureur du jeu 
dominait le plus. Il s'y passait d'affreux scan- 
dales. Ivres de porto gingembre, ces blasés, dé- 
vorés de spleen, y venaient chaque nuit cuver 
le mortel ennui de leur vie et soulever leur 
sang de Normand — ce sang qui ne bout que 
quand on prend ou qu'on pille — en exposant 
sur un coup de dé les plus magnifiques for- 
tunes. Brummell, on l'a vu, était l'astre de ce 
fameux club. Il ne l'aurait point été s'il ne se 
fût pas plongé au plus épais du jeu et des paris 
qu'on y tenait. A la vérité, il n'était ni plus ni 
moins joueur que tous ceux qui s'agitaient dans 
ce charmant Pandémonium, où l'on perdait des 
sommes immenses avec l'indifférence parfaite 
qui, dans ces occasions, était pour les Dandys 
ce qu'était la grâce pour les gladiateurs tom- 
bant au cirque. Beaucoup — ni plus ni moins 
que lui — éprouvèrent dans tous les sens la 
chance commune ; mais beaucoup aussi purent 
ralfronter plus longtemps. Quoique habile, à 
force de sang-froid et d'habitude, il ne pouvait 



pâtre dans Shakespeare : « Ahl si tu savais quel 
travail c'est que de porter cette nonchalance aussi 
près du cœur que je la porte ! » est étouffé dans la 
poitrine des Dandys. Ces stoïciens de boudoir boi- 
vent dans leur masque leur sang qui coule, et res- 
teirt masqués. Paraître, c'est être, pour les Dandys 
comme pour les femmes. 



78 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

rien contre le hasard qui devait mater le bon- 
heur de sa vie par la pauvreté de ses derniers 
jours. En 1814, les étrangers arrivés à Londres, 
les officiers russes et prussiens des armées d'A- 
lexandre et de Blûcher, redoublèrent la confla- 
gration du jeu parmi les Anglais. Ce fut pour 
Brummell le moment terrible du désastre. Il y 
avait dans sa gloire et dans sa position un côté 
aléatoire par lequel l'une et l'autre devaient 
s'écrouler. Comme tous les joueurs, il s'acharna 
contre le sort et fut vaincu. Il eut recours aux 
usuriers et s'engouffra dans les emprunts; on a 
dit même, avec sa dignité ; — mais rien de pré- 
cis n'a été articulé à cet égard. Ce qui aurait pu 
autoriser quelques bruits peut-être, c'est qu'il 
étaitdoué desqualitésdangereusesqui relèvent, 
par la pose, jusqu'à la bassesse*, et qu'il en 
abusa parfois. Ainsi, par exemple, on se sou- 

* Ces qualités ont toujours entraîné ceux qui les 
eurent. Voyez, par exemple, Henri IV, le duc d'Or- 
léans (le Régent), Mirabeau, etc., etc. Henri IV ne 
les avait qu'un peu, il est vrai ; mais le Régent d'Or- 
léans les avait beaucoup, et Mirabeau énormément. 
Mirabeau mettait autant de fierté à secouer la fange, 
que le duc d'Orléans de gaîté et de grâce à en aiïron- 
ter les souillures. N'a-t-on pas vu celui-ci spiritualiser 
des coups de pied au derrière?... et de quel pied ?... 
du pied de bouc de Dubois. Plus coupables en cela, 
ces profanateurs de facultés adorables, que Brummell ; 
car ils n'avaient pas comme lui, en face d'eux, une 
société puritaine ; ce qui explique tous les excès et 
justifie bien des torts. 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 79 

venait de l'avoir vu accepter, dans ses gênes 
dernières, une somme assez considérable de 
quelqu'un qui voulait compter parmi les Dan- 
dys en se réclamant de l'homme qu'ils recon- 
naissaient pour leur maître. Depuis, l'argent 
ayant été redemandé au milieu d'un cercle 
nombreux, Brummell avait tranquillement ré- 
pondu à l'importun créancier qu'il avait déjà 
été payé. « Payé ! quand ? » avait dit le prêteur 
surpris, et Brummell avait répondu, avec son 
ineffable manière : « Mais, quand je me tenais 
à la fenêtre de White, et que je vous ai dit, à 
vous qui passiez : Jemmy, comment vous portez- 
vous ? » Une telle réponse traînait la grâce jus- 
qu'au cynisme, et il n'en faut pas beaucoup de 
semblables pour que les hommes qui les en- 
tendent ne prennent plus la peine d'être justes. 
Du reste, l'heure à laquelle on ne l'est plus 
pourpersonne, l'heure du malheur, allait sonner 
pour Brummell. Sa ruine était consommée; il 
le savait. Avec son impassibilité de Dandy, il 
avait calculé, montre à la main, le temps qu'il 
devait rester sur le champ de bataille, sur le 
théâtre des plus admirables succès qu'homme 
du monde ait jamais eus, et il avait résolu de 
n'y pas montrer l'humiliation après la gloire. 
Il fit comme ces fières coquettes qui aiment 
mieux quitter ce qu'elles aiment encore que 
d'être quittées par qui ne les aime plus. Le i6 
de mai 1816, après avoir dîné d'un chapon en- 



8o DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

voyé par Watier, il but une bouteille de bor- 
deaux*, — Byron en avait bu deux quand il 
avait répondu à l'article de la Revue d'Edim- 
bourg par sa satire des Bardes anglais et des Cri- 
tiques écossais, — et il écrivit, sans espoir et 
nonchalamment, comme un homme perdu tente 
le sort, cette lettre qu'on a déjà citée : 

« Mon cher Scrope, envoyez-moi deux cents 
livres. La Banque est fermée et tous mes fonds sont 
dans le trois pour cent. Je vous rendrai cet argent 
demain matin. Tout à vous. 

« Georges Brummell » 

Il lui fut répondu immédiatement par Scrope 
Davies ce billet, Spartiate de laconisme et d'a- 
mitié : 

« Mon cher Georges, c'est très malheureux; mais 
tous mes fonds sont dans le trois pour cent. Tout à 
vous. 

« Scrope » 

Brummell était trop Dandy pour se blesser 
d'un tel billet. Il n'était pas homme à moraliser 
là-dessus, dit spirituellement M. Jesse. Il avait 
jeté, par amour de joueur pour les décisions du 
hasard, une feuille sur l'eau, et l'eau l'ampor- 

* Système physiologique anglais. Le courage 
moral se détermine comme le courage physique. 
Les Anglais sont de mauvais soldats s'ils sont mal 
nourris. La gloire de Wellington est d'avoir toujours 
été un excellent fournisseur. 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL ÔI 

tait! La réponse de Scrope avait une séche- 
resse cruelle; mais elle n'était pas vulgaire. De 
Dandy à Dandy, l'honneur restait donc sain et 
sauf. — Brummell fit une stoïque toilette et le 
soir même parut à l'Opéra. Il y fut ce qu'est le 
Phénix sur son bûcher et plus beau encore, 
car il sentait qu'il ne renaîtrait pas de ses cen- 
dres. En le voyant, qui aurait dit un homme 
foudroyé ? Après l'opéra, la voiture qu'il prit 
fut une chaise de poste. Le îy il était à Douvres, 
et le i8 il avait quitté l'Angleterre. Quelques 
jours après ce départ, on vendit, hy aiiction et 
par ordre du sheriff de Middlesex, l'élégant mo- 
bilier du Dandy (man of fashion) « parti pour 
le continent «, ainsi que le disait le livre de 
vente. Les acheteurs furent ce qu'il y avait de 
j plus à la mode à Londres et de plus distingué 
I dans l'aristocratie anglaise. On comptait parmi 
I eux le duc d'York, les lords Yarmouth et Bes- 
I borough, lady Warburton, sir H. Smyth, sir 
I H. Peyton, sir W. Burgoyne, les colonels Shed- 
don et Cotton, le général Phipps, etc., etc. 
Tous voulaient, et payèrent comme des An- 
glais qui désirent, ces reliques précieuses d'un 
luxe épuisé, ces objets consacrés par le goût 
i d'un homme, ces frêles choses fungibles, tou- 
j chées et à moitié usées par Brummell. Ce qui 
' fut payé le plus cher par cette société opulente 
chez laquelle le superflu était devenu le néces- 
saire, fut précisément ce qui avait le moins de 



I 



82 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

valeur en soi, les babioles (the knick-knach) qui 
n'existent que par la main qui les a choisies et 
le caprice qui les a fait naître. Brummell pas- 
sait pour avoir une des plus nombreuses col- 
lections de tabatières qu'il y eût en Angleterre. 
On en ouvrit une dans laquelle on trouva, écrit 
de sa main : « Je destinais cette boîte au Prince 
Régent, s'il s'était mieux conduit avec moi. » 
Le naturel d'une pareille phrase la rend plus 
impertinente encore. Il n'y a que des fatuités 
de petite espèce qui manquent de simplicité. 

Arrivé à Calais, « cet asile des débiteurs an- 
glais », Brummell chercha à tromper l'exil. Il 
avait emporté dans sa fuite quelques débris de 
sa magnificence passée, et ces débris d'une for- 
tune anglaise étaient presque une fortune en 
France. Il loua chez un libraire de la ville un 
apfîartement qu'il meubla avec une somptueuse 
fantaisie, et de manière à rappeler son boudoir 
de Chesterfield-Street ou ses salons de Chapel- 
Street, dans Park-Lane. Ses amis, s'il est per- 
mis de tracer un mot si sincère, car les amis 
d'un Dandy sont toujours un peu les sigisbées 
de l'amitié, fournirent aux dépenses de sa vie, 
qui garda longtemps un certain éclat. Le duc 
et la duchesse d'York, avec lesquels il s'était lié 
plus étroitement depuis sa rupture avec le 
Prince de Galles, M. Chamberlayne et beau- 
coup d'autres, alors et plus tard, vinrent très 
noblement en aide au Beau malheureux, mon- 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 83 

nt ainsi, et plus éloquemment que jamais, 
la force d'impression qu'il avait exercée sur 
tous ceux qui l'avaient connu. Il fut pensionné 
par les hommes qu'il avait charmés, comme un 
écrivain, un orateur politique le sont quelque- 
fois par les partis dont ils représentent les opi- 
nions. Cette libéralité, qui n'emporte avec elle 
aucune idée dégradante dans les mœurs an- 
glaises, n'était pas nouvelle. Chatham n'avait- 
il pas reçu une somme considérable de la vieille 
duchesse de Marlborough, pour un discours 
d'opposition, et Burke lui-même, qui n'avait 
pas la largeur de Chatham et qui faisait du 
homhast en vertu comme en éloquence, n'avait- 
il pas accepté du ministre, le marquis de Roc- 
kingham, une propriété qr.i le rendit éligible 
au Parlement? Ce qui était nouveau, c'était la 
cause même de cette libéralité. On était recon- 
naissant au nom d'un plaisir senti comme au 
nom d'un service rendu, et l'on avait raison; 
car le plus grand service à rendre aux sociétés 
qui s'ennuient, n'est-ce pas de leur donner un 
peu de plaisir ? 

Mais il y eut plus étonnant encore que cet 
exemple d'une reconnaissance toujours rare. 
L'ascendant du Dandy n'était pas mort du coup 
de l'absence; il survivait à son départ. Les sa- 
lons de la Grande-Bretagne s'occupèrent autant 
de Brummell exilé que quand il était là, dictant 
ses arrêts à ce monde qu'on soumet quand on 



5^ DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

l'aime, mais qui écrase quand on le fuit. L'at- 
tention publique perçait le brouillard, franchis- 
sait la mer, et l'atteignait sur l'autre rive, dans 

, --cette ville étrangère où il s'était réfugié. La 
fashion fit maint pèlerinage à Calais. On y vit 
les ducs de Wellington, de Rutland, de Rich- 

^ mond, de Beaufort, de Bedford; les lords Sef- 
ton, Jersey, Willoughby d'Eresby, Craven, 
Ward et Stuart de Rothsay. Aussi superbe 
qu'à Londres, Brummell conserva toutes les 
habitudes de sa vie extérieure. Un jour, lord 
Westmoreland, passant par Calais, lui manda 
qu'il serait heureux de lui donner à dîner et 
que le dîner serait pour trois heures. Le Beau 
répondit qu'il ne mangeait jamais à cette heure- 
là et refusa Sa Seigneurie. Il vivait, du reste, 
avec la monotone routine des Anglais oisifs sur 
le continent, et dans une solitude troublée seu- 
lement par les visites de ses compatriotes. 
Quoiqu'il n'affectât pas de hauteur aristocra- 
tique ou misanthropique, sa courtoisie avait si 
grand air qu'elle n'attirait pas beaucoup les 
hommes dont le hasard l'avait rapproché; il 
restait étranger par le langage *, et il le restait 

* On sait la plaisanterie de Scrope Davies, à la- 
quelle Byron fit l'honneur d'un écho dans un de ses 
poèmes : « Comme Napoléon en Russie, Brummell, 
apprenant le français, fut vaincu par les déments. » 
C'est trop que cela, mais c'est une plaisanterie. Il 
resta, il est vrai, incorrect et Anglais dans notre 



i 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 8$ 



davantage par les habitudes de son passé. Un 
Dandy est plus insulaire qu'un Anglais; car la 
société de Londres ressemble à une île dans 
une île, et d'ailleurs il ne faut pas être trop 
souple pour y paraître distingué. Cependant, 
malgré sa réserve un peu orgueilleuse*, il ré- 
sistait moins aux avances quand on les faisait 
sous les apparences d'un bon dîner. Son amour 
de la table, fin comme un goût et exigeant 
comme une passion, avait toujours été un des 
côtés les plus développés de son sybaritisme. 
Cette sensualité, assez commune dans les 
hommes spirituels, rendait sa vanité moins in- 
traitable ; mais son incomparable aplomb cou- 
vrait tout. « Qu'est cela qui vous salue, Sefton ? » 
disait-il à lord Sefton, dans une promenade pu- 
blique; et c'était l'honnête provincial chez le- 



langue, comme toutes ces bouches accoutumées à 
mâcher le caillou saxon et à parler au bord des 
mers ; mais sa manière de dire, corrigée par l'aristo- 
cratie, sinon par la propriété des mots, et ses ma- 
nières de gentleman irréprochable, donnaient à ce 
qu'il disait une distinction étrange et étrangère, une 
originalité sérieuse, quoique piquante, et qui n'exis- 
tait pas à ses dépens. 

* Les Dandys ne brisent jamais complètement en 
eux le puritanisme originel. Leur grâce, si grande 
qu'elle soit, n'a point le dénoué de celle de Riche- 
lieu; elle ne va jamais jusqu'à l'oubli de toute ré- 
serve. « A Londres, quand on est prévenant, — dit 
le prince de Ligne, — on passe pour étranger. » 



«b DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

quel, lui, Brummell, dînait le jour même, qui 
le saluait. 

Il habita Calais plusieurs années. Sous le ver- 
nis de cette vanité toujours en grande tenue, il 
cacha probablement bien des douleurs. Parmi 
toutes les autres, il y en eut aussi d'intelli- 
gence. En effet, suprêmement homme de con- 
versation, la conversation lui était devenue 
impossible*. Son esprit, qui avait besoin pour 



* On parle plusieurs langues, mais on ne came 
que dans une seule. Paris même, pour Brummell, 
n'aurait pas remplacé Londres. D'ailleurs, Paris n'est 
pas plus le pays de la causerie que toute autre ville 
maintenant. La conversation y est à. peu près nulle, 
et M'"'= de Staël n'aimerait plus guères son ruisseau 
de la rue du Bac. A Paris, on pense trop à l'argent 
qu'on n'a pas, et l'on se croit trop l'égal de tout le 
monde, pour bien causer. On ne jette pas plus l'esprit 
par les fenêtres qu'autre chose. A Londres, les inté- 
rêts d'une fortune à faire agitent et dominent beau- 
coup d'esprits; mais à une certaine hauteur on 
trouve une société qui peut penser à mieux que 
cela. Puis il y a des rangs, un classement (bon ou 
mauvais, ce n'est pas la question ici), et voilà ce qui 
fait mousser l'esprit en le comprimant. Dans une 
pareille société, il faut tant de finesse pour être im- 
pertinent et tant de grâce pour que les politesses 
donnent du plaisir! Or, les difficultés créent les 
héros. Mais à Paris, c'est trop facile que la vie de sa- 
lon ; c'est entrer et sortir. Les écrivains, les artistes, 
qui devraient ranimer les sensations dans les autres 
et du moins avoir toujours sur leur esprit la limaille 
d'or de leurs travaux, sont dans le monde aussi 
éteints que les gens médiocres. Fatigués de penser 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 87 

s'enflammer de l'étincelle de l'esprit d'autrui, 
demeurait sans ressource. Rude angoisse que 
madame de Staël a sentie ! La pensée qu'il lan- 
çait son nom jusqu'à Londres, que les plus pim- 
pants de ce monde qu'il ne hantait plus venaient 
de temps en temps lui apporter quelque sou- 
venir mêlé d'une curiosité impérissable, ne suffi- 
sait plus pour le dédommager de ce qu'il avait 
perdu. Mais la vanité d'un Dandy, quand elle 
souffre, est presque de l'orgueil; elle devient 
muette comme la honte. Qui a tenu compte 
de cela à l'homme frivole ? Ne sachant peut- 
être comment occuper des facultés désormais 
inutiles, il se jeta dans une correspondance 
avec la duchesse d'York, pour laquelle il peignit 
un écran très compliqué et dont il inventa les fi- 
gures. A Belvoir, à Oatlands, partout, le duc et 



ou de faire semblant toute la journée, ils y viennent 
le soir se délasser à écouter la musique qui les fait 
lever comme des fakirs, ou à prendre du thé comme 
des Chinois. Je ne connais qu'une exception... 

Brummell vint à Paris; mais il n'y resta pas. 
(ju'y eût-il fait? il n'avait plus le luxe qui l'aurait 
rendu charmant, eùt-il été bête et laid autant que le 
piiiice T... Il n'avait que des manières dont le sens 
se perd de plus en plus tous les jours. On n'eût rien 
compris au passé d'un pareil homme : triste im- 
pression pour lui, et pour les autres triste spectacle! 
M""= Guiccioli en a donné un pareil, et pourtant 
c'était une femme, et quand il s'agit d'une femme, 
il y a toujours du sexe et des nerfs dans nos opi- 
nions. 



88 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

la duchesse d'York l'avaient comblé; mais, de- 
puis la trahison de la fortune, la duchesse lui 
avait montré un sentiment qui jette un reflet 
de sérieuse tendresse sur cette vie brillante et 
aride*. Brummell ne l'oublia jamais. Il paraît 
même que, sans l'amitié de la duchesse d'York, 
à laquelle il avait promis de ne point révéler ce 
qu'il savait de la vie intime du Régent, il au- 

* Ce sentiment est singulier. L'amitié n'existe pas 
entre les femmes (pourquoi la vérité n'est-elle pas 
toujours originale?), et un Dandy est femme par 
certains côtés. Q.uand il ne l'est plus, il est pis 
qu'une femme pour les femmes : c'est un de ces 
monstres chez qui la tête est au-dessus du cœur. 
Même en amitié, c'est détestable. Il y a dans le 
Dandysme quelque chose de froid, de sobre, de rail- 
leur, et, quoique contenu, d'instantanément mobile, 
qui doit choquer immensément ces dramatiques 
machines à larmes pour qui les attendrissements 
sont encore plus que la tendresse. Dans l'extrême 
jeunesse, par exemple, l'odieux puritanisme les 
choque moins. Les jeunes gens très graves plaisent 
aux très jeunes personnes. Dupes d'une pose et 
bien souvent d'un embarras qui se guindé pour 
n'être pas aperçu, elles rêvent la profondeur devant 
le vide. Avec un Dandy, devant la légèreté de l'es- 
prit elles rêvent cette autre légèreté dont les mères 
parlent, en pinçant le bec, devant leurs filles. Mal- 
gré cela pourtant, — et peut-être à cause de cela, 
car qui elles ne dominent pas les domine, — elles 
peuvent très bien aimer d'amour un insupportable 
Dandy; et, en général, qui ne peut-on aimer d'a- 
mour dans la vie? Mais il ne s'agit ici que d'amitié, 
c'est-à-dire encore plus d'un choix que d'une sym- 
pathie. 



nu DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 89 

rait écrit des Mémoires et refait ainsi sa for- 
tune ; car les libraires de Londres lui propo- 
sèrent des sommes immenses pour prix de ses 
indiscrétions. Ce silence, très délicat du reste 
(que la duchesse le lui ait fait garder ou qu'il 
l'ait gardé lui-même), ne toucha pas beau- 
coup l'épais égoïsme de Georges IV. Quand il 
traversa Calais, il est vrai, pour aller visiter son 
royaume de Hanovre (182 1), il laissa, avec la 
mollesse d'une âme blasée, arranger les choses 
autour de lui pour une réconciliation ; mais 
Brummeli ne se prêta qu'à moitié à ces com- 
binaisons officieuses. Comme la vanité ne nous 
lâche jamais, même sur la roue, il ne voulut 
point demander d'audience au Prince, qui n'é- 
tait qu'un Dandy fort inférieur à ce qu'il était, 
lui, à ses propres 37eux. Placé sur le passage de 
Georges, il s'y tint avec une douloureuse con- 
trainte. L'ancien convive de Carlton-House le 
vit sans l'espèce d'émotion qu'on trouve à re- 
voir un compagnon de sa jeunesse, — ce re- 
gret souriant du passé, poésie à l'usage des plus 
vulgaires. Dans un autre moment, comme on 
lui offrit une tabatière qu'il reconnut pour avoir 
fait partie de la fameuse collection de Brum- 
meli, il demanda qu'on le lui présentât et fixa 
l'heure de la réception pour le lendemain. Que 
serait-il arrivé s'il l'avait vu ? Le roi de Calais, 
comme on disait de Brummeli, serait-il re- 
tourné régner à Londres? Mais le lendemain, 



90 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

des dépêches ayant forcé Georges IV d'avancer 
l'heure du départ, Brummell fut parfaitement 
oubHé. Son peu d'empressement avait été au 
moins égal à l'indifférence du Prince. C'était 
une faute que cet indolent dégoût de toute 
avance vis-à-vis du roi d'Angleterre, quand on 
se place au point de vue de la politique de la 
vie; mais, s'il ne l'avait pas commise, il aurait 
été moins Brummell*. 

Depuis, Georges IV ne reparla jamais du 
Dandy aperçu à Calais; il retomba dans l'en- 
gourdissement des souvenirs. Brummell ne se 
plaignit pas; il garda le ferme et discret silence 
qui est le bon goût de la fierté. Pourtant, les 
événements qui suivirent eussent motivé, dans 
une âme plus faible, bien des récriminations. 
En très peu de temps, ses ressources d'Angle- 
terre s'épuisèrent; les dettes vinrent, la misère 
aussi. Il allait commencer de descendre cet es- 
calier de l'exil dans la pauvreté, dont parle 



* On pense involontairement aux vers divins 
(dans le Sardanapaîe) : 

If 

. thou feel'st an inward shrinking from 

This leap through flame into the future, say it : 

/ shall not love thee less; may, perhaps more. 

For yielding ta thy nature... 

Si tu ne peux sans froide horreur songer à te 
lancer dans l'avenir à travers ces flammes, dis-le : 
Je ne t'en aimerai pas moins, oh! non, et peut-être t'en 
aimerai-je davantage, pour avoir cédé à ta nature... 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 9I 



Dante, et au bas duquel il devait trouver la pri- 
son, l'aumône et un hôpital de fous pour y 
mourir, La main qui l'arrêta encore sur les pre- 
mières marches de cet horrible escalier fut une 
main royale, la main de Guillaume IV, dont 
le gouvernement créa une place de consul à 
Caen et la lui donna. D'abord maigrement ré- 
tribué, ce poste finit par ne plus l'être; il s'ef- 
faça sous l'incapacité* dédaigneuse de Brum- 
mell à le remplir**. Plus tard même, il lui fut 
ôté. Les gouvernements qui devraient classer 
les hommes, quand ils les placent à rebours de 
leur vocation, croient-ils avoir fait beaucoup 
pour eux? Le temps que Brummell passa à 
Caen fut une des plus longues phases de sa 
vie. La noblesse de cette ville montra, par l'ac- 
cueil qu'elle lui fit et la considération dont elle 
l'entoura, que les ancêtres des Anglais étaient 



* L'impossibilité dédaigneuse serait plus juste. 

** Il lui fallait des hommes à séduire, et on lui 
donna des affaires à régler. Si le caprice, si le bon- 
heur fou de la moitié de sa vie ne l'avaient pas 
rendu impropre à tout ce qui est fonction et devoirs 
publics, il y avait peut-être en lui des facultés de 
diplomate que l'on pouvait utiliser. On dit peut-être ; 
on n'appuie pas. Lord Palmerston a trop montré ce 
que le Dandysme peut devenir en politique lorsqu'il 
est seul. Henri de Marsay est une bien tentante fan- 
taisie; mais c'est une destinée faite par un poète. 
On ne dit pas qu'il soit impossible; mais c'est le 
moins possible des héros de roman. 



92 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

des Normands. Cela put lui adoucir, mais non 
lui épargner les angoisses qui déchirèrent ses 
derniers jours. M. Jesse a fait le compte de ces 
abaissements, de ces douleurs; nous, nous les 
tairons. Pourquoi les raconter ? C'est du Dandy 
qu'il est question, de son influence, de sa vie 
publique, de son rôle social. Qu'importe le 
reste ? Quand on meurt de faim, on sort des 
affectations d'une société quelconque, on rentre 
dans la vie humaine : on cesse d'être Dandy*. 



* Cessa-t-il même de l'être jamais?... Un jour, 
un Vénitien qui se contentait d'être alors le Casa- 
nova de la musique et qui en est devenu le Gustave 
Planche, — M. P. Scudo, présentement de la i?CT'M<î 
des Deux Mondes, — donnait à Caen un de ces con- 
certs dans lesquels, comme mime et comme musi- 
cien, il dépensait un esprit à camper le tétanos aux 
imbécilles, si les imbécilles étaient nerveux. Il voulut 
avoir à sa soirée le Dandy exilé qui était encore 
une puissance rue Guillthert. L'ayant rencontré chez 
un ami, il l'invita, et tirant de sa poche son paquet 
de billets (à peu près trois cents), il l'ouvrit comme 
un jeu de cartes pour lui en offrir quelques-uns, 
quand, souverainement, et avec la simplicité d'un 
Dandy à qui le monde appartient, Brummell les 
prit tous d'un seul geste! « 11 ne les paya jamais, — 
dit M. Scudo, — mais cela fut admirablement exécuté, 
et j'eus, pour mon argent, une idée de plus sur 
l'Angleterre. » 

C'est à peu de temps de là que Brummell devint 
fou, et comme le Dandysme, plus fort que sa raison, 
avait pénétré l'homme tout entier, sa folie se timbra 
de Dandysme. Il eut la rage de l'élégance au dé- 
sespoir. Il n'ôtait plus son chapeau dans la rue 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 93 

Laissons cela. Seulement, rendons cette justice 
à Hrummell qu'il le fut aussi avant qu'homme 
puisse l'être dans la pauvreté et dans la faim. 
La faculté qui chez lui dominait resta long- 
temps debout sur les ruines de sa vie. Les 
autres, qui n'existaient que pour soutenir celle- 
là en s'harmonisant avec elle, ne purent rien 
pour sa gloire et pas grand'chose pour son bon- 
heur. Ainsi, il était poète. Il avait juste en lui 
le degré d'imagination nécessaire à un homme 



quand on le saluait, de peur de déranger sa perruque, 
, et il rendait le salut de la main comme Charles X. 
j II vivait à l'hôtel d'Angleterre. A certains jours, et 
' au grand étonnement des gens de l'hôtel, il ordon- 
it qu'on lui préparât son appartement comme 
ir une fête. Lustres, candélabres, bougies, fleurs 
Li masse, rien n'y manquait, et lui, sous le feu de 
toutes ces lumières, dans la grande tenue de sa jeu- 
nesse, avec l'habit bleu Whig à boutons d'or, le 
.^ilet piqué et le pantalon noir, collant comme 
les chausses du xvi" siècle, se tenant au centre, il 
I attendait... Il attendait l'Angleterre morte! Tout à 
I coup, et comme s'il se fût dédoublé, il annonçait à 
I pleine voix le prince de Galles, puis lady Connyn- 
^liam, puis lord Yarmouth, et enfin tous ces hauts 
personnages d'Angleterre dont il avait été la loi 
vivante; et, croyant les voir apparaître à mesure 
qu'il les appelait, et changeant de voix, il allait les 
recevoir à la porte, ouverte à deux battants, de ce 
salon vide, par laquelle ne devait, hélas! passer per- 
sonne, ce soir-là ni les autres soirs. Lt il les saluait, 
Ces chimères de sa pensée, il offrait le bras aux 
tommes, parmi tous ces fantômes qu'il venait d'é- 
voquer, et qui, certes! pour revenir à ce raout du 



94 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

dont la vocation est de plaire; mais ce qu'il a 
laissé de poésies, remarquable pour un Dandy, 
n'illustrerait pas un écrivain*. Nous n'avons 
donc point à nous en occuper. Dans cette étude 
d'un homme si spécial à sa manière, tout ce 
qui n'est pas la vocation même, le doigt de Dieu 
sur l'intelligence, doit être laissé à l'écart. 

Dandy déchu n'auraient pas voulu quitter un seul 
instant leurs tombes. Cela durait longtemps... Enfin, 
quand tout était plein de ces fantômes, quand tout 
ce monde de l'autre monde était arrivé, voilà que la 
raison arrivait aussi et que le malheureux s'aperce- 
vait de son illusion et de sa démence 1 et c'est alors 
qu'il tombait accablé dans un de ces fauteuils soli- 
taires, et qu'on l'y surprenait fondant en pleurs. 

Mais, au Bon-Sauveur, ses folies turent moins 
touchantes. Le mal empira et prit un caractère de 
dégradation qui sembla une revanche de l'élégance 
de sa vie. Impossible de rien raconter... AtiVeuse 
ironie du terrible Railleur caché au fond des choses, 
qui finit par avoir son tour dans la vie légère de 
ceux qui ont le plus raillé! Le pavillon du Bon-Sau- 
veur fit payer à Brummell le pavillon de Brighton. 
Il aura passé entre ces deux pavillons. 

* M. Jesse, que désormais il faudra toujours 
nommer quand il s'agira de Brummell, a cité dans 
son livre des vers du célèbre Dandy. Brummell les 
avait .écrits sur un très bel album où Sheridan, 
Byron, Erskine même, avaient écrit les leurs. Ce ne 
sont point des vers d'album, quelques lignes tracées 
à la hâte, mais des pièces assez étendues et d'un 
certain souffle d'inspiration. 



XII 




N sait maintenant quelle fut cette 
vocation et comme il la remplit. 
Il était né pour régner par des fa- 
cultés trèspositives, quoique Mon- 
tesquieu un jour, dépité, les ait appelées le je 
ne sais quoi, au lieu de montrer ce qu'elles sont. 
Ce fut par là qu'il prima son époque. Comme 
l'aurait dit le prince de Ligne : « Il fut roi par 
la grâce de la Grâce ; » mais à la condition qui 
pèse sur nous tous, chercheurs d'influence, 
d'accepter de son temps les préjugés et même 
jusqu'à un certain point les vices. Aveu triste 
à faire pour les chastes amis du vrai en toutes 
choses : si sa grâce avait été plus sincère, elle 
n'aurait pas été si puissante; elle n'eût pas sé- 
duit et captivé une société sans naturel. A quel 
degré de civilisation raffinée, de corruption se- 
I crête, la société anglaise est-elle, en effet, arri- 
j vée, pour que ce soit un mot profond et juste 



96 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

que celui-ci, dit à propos d'un Dandy comme 
Brummell : // déplaisait; trop généralement pour 
ne pas être recherché*? Ne reconnaît-on pas là 
le besoin d'être battues qui prend quelquefois 
les femmes puissantes et débauchées ? Est-ce 
que la grâce simple, naïve, spontanée, serait 
un stimulant assez fort pour remuer ce monde 
épuisé de sensations et garrotté par des préju- 
gés de toute sorte ? Si l'on restait parfaitement 
soi dans un tel milieu, que serait-on? à peine 
aperçu par quelques âmes d'élite, restées saines 
et grandes** : public, hélas! bien incertain. 
Or on est vaniteux, on veut l'approbation des 
autres ; mouvement charmant du cœur humain 
que l'on a trop calomnié. C'est toute l'expli- 
cation peut-être des aflfectations du Dandysme. 
Il ne serait donc, en définitive, que la grâce 
qui se fausse pour être mieux sentie dans une 
société fausse***, et dans ce sens que le na- 



* Buhver, dans Pelham. 

** Comme cette miss Cornel, par exemple, cette 
actrice que Stendhal a tant vantée. Mais pour s'aper- 
cevoir de la grandeur simple de cette âme, rare 
comme un diamant noir à Londres, il fallait Sten- 
dhal, c'est-à-dire un homme spirituellement positif 
jusqu'au machiavélisme, mais qui aimait le naturel 
comme certains empereurs romains aimaient l'im- 
possible. 

*** A laquelle manque l'instinct des beaux-arts; 
car il lui manque. Les noms de Lawrence, de Rom- 
ney, de Reynolds et de quelques autres, n'éclairent 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 97 

turel bien compromis, il est vrai, mais impé- 
rissable. 

On l'a dit au commencement de cet écrit : le 
jour où la société qui produit le Dandysme se 
transformera, il n'y aura plus de Dandysme; 
et comme déjà, malgré son attache à ses vieilles 
mœurs qui ressemble à un fatal esclavage, l'aris- 
tocratique et protestante Angleterre s'est fort 
modifiée depuis vingt ans, il n'est guères plus 
que la tradition d'un jour. Qui l'aurait cru, ou 
plutôt qui aurait pu ne pas le prévoir? Cette 
modification s'est produite dans le sens d'une 
pente invariable. Victime de sa vie historique, 
l'Angleterre, après avoir fait un pas vers l'ave- 
nir, revient s'asseoir dans son passé. Si haut 
qu'elle cingle ^ur la mer du temps, elle ne brise 
jamais entièrement — comme le Corsaire de 
son plus grand poète — la chaîne qui l'attache 

que mieux cette indigence. Le peuple romain n'était 
pas artiste parce qu'il avait des joueurs de flûte. 
L'art n'existe que littérairement en Angleterre. 
Michel-Ange, c'est Shakespeare. Comme tout est 
singulier dans ce pays original, le meilleur sculpteur 
[qu'il ait produit était une femme, lady Hamilton, 
j digne d'être Italienne, et qui sculptait par la pose, 
idans le marbre du plus beau corps qui ait jamais 
ipalpité. Statuaire étrange qui était aussi la statue 
|et dont les chefs-d'œuvre sont morts avec elle; 
• gloire viagère qui n'a pas plus duré que les frémis- 
sements de la vie et l'ardente émotion de quelques 
'jours 1 C'est encore une page à écrire; mais où 
prendre la plume de Diderot pour la tracer? 



13 



i 



98 nu DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

au rivage. Pour elle, qui retient tout, qui garde 
tout, marhle to retain, l'habitude asservit d'é- 
trange sorte. Pour elle, la septième peau du 
serpent ressemble toujours à la première qu'il 
a dépouillée. On croit un instant la trace de ce 
qui n'est plus évanouie, on écrit sur ce palim- 
pseste, et il ne faut qu'une circonstance pour 
que ce qu'on croyait efFacé reparaisse, lisible, 
ferme, éclatant. Aujourd'hui, le Puritanisme, 
auquel le Dandysme, avec les flèches de sa lé- 
gère moquerie, a fait une guerre de Parthe, — 
en le fuyant plutôt qu'en l'attaquant de front, 
— le Puritanisme blessé se relève et panse ses 
blessures. Après Byron, après Brummell, — 
» ces deux railleurs d'un ordre si différent, mais 
L-d'une influence peut-être égale, — qui n'aurait 
pas cru sur le flanc la vieille moralité angli- 
cane ? Eh bien, non! elle n'y est pas. Le cant 
indéfectible, immortel, a vaincu encore. L'ai- 
mable Fantaisie n'a qu'à jeter son sang d'es- 
sence de roses vers le ciel. Elle succombe sous 
l'opiniâtre nature de ce peuple indomptable- 
ment coutumier, l'absence de ces grands écri- 
vains qui électrisent les imaginations et leur 
communiquent toutes les audaces*, et enfin 

* Cette absence d'écrivains n'est pas complète, 
puisqu'il y a Th. Carlyle; mais quel dommage qu'il 
préfère souvent le sédatif éther du spiritualisme 
allemand à ce caviar aiguisé et aimé des Anglais, 
qui donne des sensations si nettes 1 



l 



DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 99 



l'influence sur la haute société d'une reine qui 
â l'affectation de l'amour conjugal, comme Eli- 
sabeth avec celle de la virginité. Quelles meil- 
leures sources d'hypocrisie et de spleen ? Le 
Méthodisme, qui était passé des mœurs dans 
la politique, repasse, à l'heure qu'il est, de la 
politique dans les mœurs. Un poète, un homme 
de race, qui tient de sa naissance le très facile 
courage d'avoir une opinion indépendante, 
comme il pourrait attendre de son talent une 
inspiration vraie, lord John Manners, ne vient-il 
pas de publier un volume de poésies en l'hon- 
neur de l'Église établie d'Angleterre? Shelley, 
l'athée, n'aurait plus même la sécurité de l'exil. 
Le libéralisme d'idées, qui avait lui comme un 
rayon de l'intelligence de ses plus grands 
Iiommes sur ce pays de pharisaïsme hautain, 
de la convenance glacée et menteuse, n'a brillé 
qu'un moment rapide, et la momie du senti- 
ment religieux, le formalisme, y règne tou- 
jours du fond de son sépulcre blanchi. Tout 
est fini, tout est mort de cette belle société dont 
Brummell fut l'idole, parce qu'il en était l'ex- 
pression dans les choses du monde, dans les 
relations de pur agrément. De Dandy comme^ 
Brummell on n'en verra plus ; mais des hommes 
comme lui, et même en Angleterre, quelque 
livrée que le monde leur mette, on peut affir- 
mer qu'il y en aura toujours. Ils attestent la 
magnifique variété de l'œuvre divine : ils sont 



lOO DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL 

éternels comme le caprice. L'humanité a autant 
besoin d'eux et de leur attrait que de ses plus 
imposants héros, de ses grandeurs les plus aus- 
tères. Ils donnent à des créatures intelligentes 
le plaisir auquel elles ont droit. Ils entrent 
dans le bonheur des sociétés comme d'autres 
hommes font partie de leur moralité. Natures 
doubles et multiples, d'un sexe intellectuel in- 
décis, où la grâce est plus grâce encore dans 
la force et où la force se retrouve encore dans 
la grâce, androgynes de l'Histoire, non plus de 
la Fable, et dont Alcibiade fut le plus beau 
type chez la plus belle des nations! 



FIN DU DANDYSME ET DE G, BRUMMELL 




o/ 



Un Dandy 



d'avant 



les Dandys 



F D'AVANT LES DANDYS 




ETTE étude sur le Dandysme, et 
sur l'homme qui le particularise 
le plus exactement et le plus irré- 
ductiblement en sa personne, est- 
elle complète et donnera-t-elle une idée suffi- 
sante de la chose si profondément, — si insu- 
I lairement anglaise du Dandysme ? Tout anglaise 
j qu'elle soit, nonobstant, on l'a vu, cette chose 
j n'est pas exclusivement un phénomène de so- 
jété, — une monstruosité, pourraient dire les 



I04 UN DANDY DAVANT LES DANDYS 

puritains et les cœurs tendres, qui se rencontre- 
raient de cette fois. Le Dandysme a sa racine 
dans la nature humaine de tous les pays et de 
tous les temps, puisque la vanité est universelle. 
Ce qu'on pourrait appeler la corde du Dandysme 
dort, pour s'éveiller, au milieu des trente-six 
mille cordes qui composent ce diable d'instru- 
ment si compliqué et parfois si détraqué de la 
nature humaine. Mais c'est l'Angleterre qui l'a 
le mieux fait retentir ! On a cité Richelieu et 
on l'a opposé à Brummell pour faire sentir la 
différence qu'ont mise entre eux la société et 
la race, à ces deux fats, bâtis sur le même pi- 
lotis ! Richelieu, en effet, avait la corde du Dan- 
dysme, mais sa vibration était couverte en lui 
par d'autres vibrations plus puissantes. Un 
Dandy encore, d'avant les Dandys, comme 
Richelieu, avant même que la chose nommée 
Dandysme fût nommée et que des observateurs 
à l'analyse superfine l'eussent étudiée comme 
une chose en soi, fut Lauzun, — Lauzun, bien 
plus fort que Richelieu, quoiqu'il n'ait pas pris 
Port-Mahon... 

Il avait pris plus difficile... C'était la grande 
Mademoiselle, et il la prit tout seul, — ce que 
ne fit pas RicheHeu pour Port-Mahon. — Chose 
à noter ! il la prit surtout par le Dandysme qui 
était en lui, sans qu'il s'en doutât, — ni elle 
non plus! Lauzun était digne d'être Anglais. 
S'il l'eût été, il aurait fait un des plus magni- 



UN DANDY D AVANT LES DANDYS IO5 

fiques Dandys de l'Angleterre. Il avait l'égoïsme 
anglais, — le plus terrible égoïsme qui ait 
existé depuis l'égoïsme romain... De mise, 
d'originalité — mais nuancée — dans la mise, 
de prétention de n'être pas comme les autres, 
quand les autres étaient tous égaux devant 
Louis XIV; de sang-froid, de gouvernement 
de lui-même, d'inattendu dans la conduite (car 
un des caractères des Dandys, c'est de ne jamais 
faire ce qu'on attend d'eux), Lauzun fut un 
Dandy. Il eut la vanité impitoyable, la vanité 
tigre des Dandys. Rappelez-vous la scène (dans 
les Mémoires de Saint-Simon) où il met son ta- 
lon sur la main d'une duchesse, — les talons 
se portaient hauts, sous Louis XIV, comme 
celui des femmes d'aujourd'hui (1879), — ^^ 
où il pirouette sur ce talon pour l'enfoncer 
dans la chair, comme un villebrequin. C'est à 
faire crier le lecteur, s'il est nerveux... Il y au- 
rait à écrire une belle étude sur Lauzun, si elle 
n'avait déjà été écrite; mais elle l'a été, et, 
ipour comble de fortune dans la fatuité, elle l'a 
été par la princesse qui, de toutes les femmes, 
a le plus follement aimé Lauzun. Ce César 
JBorgia avec les femmes, et entre toutes avec 
icelle-là, ce César Borgia qui en aurait remontré 
à Machiavel, n'a pas eu besoin d'écrire ses 
{Commentaires comme le grand César... Ils ont 
jeté écrits par la femme sa conquête, — une 
princesse amoureuse et maltraitée, et restée 



14 



I06 UN DANDY d'aVANT LES DANDYS 

amoureuse, — tandis que Brummell n'a eu 
d'historiens que M. Jesse et moi. 

D'adorables pages dans les Mémoires de Made- 
moiselle de Montpensier donnent la mesure de 
Lauzun, — de ce Dandy d'avant le Dandysme 
et de cet Anglais de France. Cela vaut un ro- 
man de Stendhal. Et, certes! c'est bien ici, et 
non ailleurs, la place pour en parler. 





WYfj^^^ A grande Mademoiselle y est d'une 
^ ' ' ^ originalité de princesse inconnue 
maintenant, et d'une manière de 
sentir presque incompréhensible 
à nos pieds-plates mœurs. J'y trouve une belle 
chose des temps passés : L'orgueil dans le respect 
de soi et de sa race, qui est encore plus que soi. 
Elle était plus Bourbonne que femme, et je 
conçois maintenant qu'elle fût contente d'avoir 
les dents noires, parce que c'étaient les dents 
de sa Maison. 

Jusqu'à l'arrivée de Lauzun, elle passe, dans 
ces Mémoires, sans une palpitation de cœur 
pour personne, n'ayant envie que d'épouser le 
vieil empereur d'Allemagne, uniquement parce 
qu'il est empereur. Courtisée par le roi d'An- 
gleterre (Charles II, alors en France), elle ne 
s'en soucie. Elle voit d'un œil calme s'écrouler 



I08 UN DANDY d'avANT LES DANDYS 

tous les châteaux de cartes, en fait de mariages, 
qu'on bâtit autour d'elle, préoccupée de cela 
seul qu'il ne faut pas faire déroger une fille de 
France! Si elle a rêvé, comme on l'a dit, de 
son cousin germain Louis XIV, rien n'en 
transpire en ses Mémoires. L'orgueil impose 
silence à l'orgueil. 

Cette princesse de substance, cette âme qui 
ne s'était émue que d'étiquette, cet être de cé- 
rémonial qui n'avait de visée que la grandeur, 
— une grandeur de théâtre et d'opinion, — 
(l'honneur àe Montesquieu), vers quarante -trois 
ans sent quelque chose s'agiter dans sa tête 
pour un homme, La nèfle est mûre... Une 
vierge de quarante-trois ans! vierge de tout... 
peut-être même de curiosité, quelle passion ce 
doit être! et racontée par Elle!... Cela doit 
être un livre inouï, et cela l'est... pour les 
connaisseurs. 



T' 



I 



III 




OU S sommes ici très loin du cy- 
nisme de Rousseau et des fran- 
chises modernes ; et cependant, 
regardez-y ! elle est naïve à sa 
manière. Elle est vraie d'orgueil. Elle grandit 
l'homme qu'elle aime. Mais elle ne va pas au 
delà de ce grandissement. Il est évident qu'il 
était impossible qu'à ses yeux l'homme pour 
qui, à quarante-trois ans, elle allait éprouver 
cet amour, dont rien, dans sa vie, ne lui avait 
donné l'idée, ne fût pas supérieur à tous les 
autres; et dans la cour du grand Roi, jeune et 
beau alors comme un soleil de mai, il était 
difficile d'être supérieur à tous les autres par 
l'esprit, les manières, la beauté. Mais la supé- 
riorité de Lauzun, dans ce siècle de la Conve- 
nance où tout se ressemblait, c'est l'extraor- 
dinaire; c'est ce que nous appellerions mainte- 
nant, car alors le mot n'existait pas : l'originalité. 
Avant de l'aimer, déjà dans un carrousel, Ma- 
demoiselle est frappée de l'air de Lauzun (il 



IIO UN DANDY D AVANT LES DANDYS 

était alors comte de Péguylem) et de sa devise 
orgueilleuse : une fusée qui monte dans les 
nues avec cette devise en espagnol : Je vais le 
plus haut qu'on peut monter. Elle la trouve sin- 
gulière, cette devise. Singulière ! le mot y est. 

Lauzun, avant d'être capitaine des Gardes, 
était colonel des dragons, dont les bonnets, 
dit-elle, « marquaient une espèce de bravoure 
dans cette troupe qu'on ne voyait pas dans les 
autres... » « Leur colonel parut, — ajoute- 
t-elle, — avec un air qui le distinguait autant 
des autres officiers qu'il l'avait fait dans les oc- 
casions où ils ne pouvaient l'imiter qu'avec peine... 
Il était extraordinaire en tout... Pour moi, qui 
le trouvais un homme d'esprit, j'aurais aimé, 
dès ce temps-là, à lui parler, tant la réputation 
d'honnête homme et d'homme singulier me 
touche! Il était particulier. Il se communiquait 
à peu de gens. Je savais cela plus par autrui 
que par moi-même. » Quand il fut nommé 
capitaine des Gardes, dont il prit le bâton et fit 
la fonction, dit-elle encore, « avec un air grand 
et aisé, plein de soins, sans empressement, je 
commençai à le regarder comme un homme 
extraordinaire (c'est toujours la grande impres- 
sion qu'il lui fait), très agréable en conversa- 
tion, et je cherchais les occasions de lui parler. 
Je lui trouvais des manières d'expression que 
je ne voyais pas dans les autres gens ». 

Tel fut donc son premier charme, à ce char- 



UN DANDY D AVANT LES DANDYS III 

meur! Dans ce grand siècle de la Convenance 
et dans ce cœur marbrifié de princesse, vous 
sentez bien qu'il n'y a pas ce que le siècle sui- 
vant appela le coup de fondre. On n'est pas ner- 
veux et le magnétisme du regard est inconnu. 
Lauzun s'enfonce peu à peu dans l'attention de 
cette femme ennuyée et qui trouvait probable- 
ment, et peut-être sans bien s'en rendre compte, 
que tout se ressemblait par trop dans cette cour 
solennelle. Comme, si princesse que l'on soit, 
on a encore de la vanité féminine, l'homme à 
femmes en Lauzun donnait son petit coup d'ai- 
guillon dans ce sang si fier. Elle dit en parlant 
d'Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans : 
«Je n'avais aucun soupçon qu'il pût avoir pour 
elle de la galanterie... de cet attachement qu'il 
hi i était ordinaire d'avoir pour beaucoup de dames. » 
A ce moment, elle commence à voir dans son 
Icœur : « Dieu (dit-elle avec une gravité à la 
iBossuet) est le maître de nos états. Il nous y 
laisse autant que la vanité de nos esprits le peut 
5ouffrir. S'il avait permis que je pusse regarder 
le mien comme le plus heureux que je pouvais 
choisir au monde, je me devais trouver satis- 

Èite de ma naissance, de mon bien, etc., etc. 
ependant, comme je l'ai dit, sans en avoir la 
jraison, je m'ennuyais des endroits où je m'étais 
plu autrefois..! » Ainsi, cela devait être, elle 
Icommence par l'ennui : 

Mon Dieu, vous m'avez fait puissante et solitaire ! 



P 



112 UN DANDY D AVANT LES DANDYS 

« J'en affectionnais d'autres qui m'avaient été 
indifférents... J'aimais la conversation de M. de 
Lauzun sans qu'il me passât rien de fixe dans 
la tête... » Comme tout est là dans cette âme 
qui a tant de peine à se dégourdir! « Après 
avoir passé un très long temps en ces agitations, 
— reprend-elle, — je voulus rentrer en moi- 
même et demander ce qui me faisait du plaisir 
et ce qui me faisait de la peine. Je connus 
qu'une autre condition que celle que j'avais 
éprouvée jusque-là faisait toute mon occupation ; 
que si je me mariais, je serais plus heureuse; 
que de faire la fortune de quelqu'un, de lui 
donner de grands établissements, il m'en sau- 
rait gré, il en serait touché, il aurait de l'amitié 
pour moi et s'étudierait à faire tout ce qui pour- 
rait me plaire... » Et après tout cet examen, au 
ton bossuétique, elle nomme Lauzun, qu'elle 
appelle toujours M. de Lauzun, et ce qui la dé- 
termine pour lui, c'est surtout « les distinctions 
de sa conduite par rapport à celle des autres gens, 
l'élévation d'âme qu'il avait au-dessus des atitres 
hommes, l'agrément de sa conversation et un 
million de singularités que je lui connaissais... » 
Toujours les singularités, l'originalité, l'ex- 
traordinaire, l'imprévu pour elle dans sa rou- 
tine de high life et de princesse ! Elle avait de- 
viné le Dandysme moderne, cette femme-là! 
car évidemment il est ici... 



IV 




ATHILDE DE LA MÔLE (de 

Rouge et Noir) ne se rend pas 
mieux compte de ses sensations 
que Mademoiselle. Seulement, 
Mathilde combat, et Mademoiselle est trop 
princesse pour combattre son sentiment... 
Puisqu'elle l'éprouve, c'est bien! L'ennui la 
prend quand elle ne le trouve point (Lauzun) 
laiis îa chambre de la reine. « Je voudrais le voir 
chez la reine, ou seul, dans ma chambre, ou 
dans le cours, soit par hasard, soit autrement. 
Je suis naturellement impatiente; je ne pou- 
vais souffrir personne. Le monde me mettait 
au désespoir... » 
De ces forts symptômes, deux sentiments se 

uisent : 
La résolution de déclarer son amour au roi, 
et son inconsolabilitè de ce que Lauzun, par sa 



jprodi 



1$ 



114 UN DANDY D AVANT LES DANDYS 

conduite respectueuse et soumise, n'avait pas 
l'air de s'apercevoir de « tout ce qu'elle pen- 
sait pour lui ». Toujours princesse, d'ailleurs, 
au milieu de ces agitations, elle se préoccupe 
des exemples à trouver dans l'histoire de 
France des personnes de moindre qualité que 
Lauzun qui avaient épousé des filles et même 
des veuves de rois. Elle se rappelle les amours 
de Corneille, et, chose curieuse! elle envoie 
chercher à Paris un Corneille, parce qu'elle a 
vu dans ses Comédies (dit-elle) une espèce de 
destinée semblable à la sienne. Les œuvres de 
Corneille arrivées, elle apprend par cœur les 
vers qu'elle ne se rappelait que vaguement, n'y 
regardant, ajouta-t-elle, que du COTÉ DE 
DIEU, ce que la plupart des hommes y con- 
sidèrent avec des sentiments profanes. Voici ces 
vers, très dignes, du reste, de Corneille : 

Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, 

Lise, c'est un amour bientôt fait que le nôtre. 

Sa main entre les cœurs par un secret pouvoir 

Sème l'intelligence avant que de se voir! 

11 prépare si bien l'amant et la maîtresse 

Que leur âme au seul nom s'émeut et s'intéresse. 

On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment. 

Tout ce qu'on s'entredit persuade aisément, 

Et sans s'inquiéter de raille peurs frivoles 

La voix semble courir au-devant des paroles! 

La langue en peu de mots en explique beaucoup; 

Les yeux plus éloquents font tout voir tout d'un coup, 

Et de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent, 

Le cœur en entend plus que tous les deux n'en disent. 



UN DANDY d'avant LES DANDYS II5 

Après cet oracle du génie, elle n'hésite plus. 
Elle est fixée, et elle porte son projet de ma- 
riage jusque devant le Saint-Sacrement. Elle 
voit (un 2 mars) M. de Lauzun chez la reine : 
(( Il aurait dû deviner, — dit-elle, — quand je 
passais devant lui, ce que j'avais dans le cœur 
pour lui, à la gaieté avec laquelle je lui par- 
lais. » Mais comme Lauzun n'a pas l'air du 
tout de comprendre de dessous le respect dont 
il se couvre, elle invente de lui parler d'un 
mariage avec le duc de Lorraine et de lui en 
demander son avis... 

Et c'est ici que la plus délicieuse comédie 
commence : — c'est la comédie de l'amour. 
Elle veut être comprise, et lui — qui comprend 
bien — ne veut pas comprendre. Elle lui tend 
la glace qu'elle fend, pour, qu'il achève de la 
rompre. Ce n'est plus qu'une faible et transpa- 
rente surface, mais il ne la rompt pas... Il n'y 
pose pas même le bout du doigt qui, en la 
touchant, la romprait. Lauzun devient le plus 
gracieux, le plus profond, le plus impatientant 
Tartuffe de respect qui fut jamais. La conduite 
de cet homme est un chef-d'œuvre. On en 
peut tirer des maximes générales et des axiomes 
pour se faire aimer des princesses. Seulement, 
qui a maintenant des princesses à séduire! Il 
y a des femmes qui ont le titre ; mais des âmes 
princesses, il n'y en a plus. 

Or, voici le premier axiome de l'adorable 



Il6 UN DANDY d'avant LES DANDYS 



I 



machiavélisme de Lauzun; car il est adorable 
de détails : Plus une femme fière, princesse 
d'âme comme de naissance, devient diaphane 
et tendre, plus on doit épaissir le respect et 
s'en envelopper impénétrablement. 

Jamais Lauzun n'a manqué à cette loi, dans 
les tête-à-tête les plus enivrants pour un homme 
vaniteux comme il l'était, — ambitieux, — 
amoureux (peut-être l'était-il... les libertins 
sont capables de tout, même d'aimer des filles 
de quarante-trois ans). D'ailleurs, il y a dans 
la vanité surexcitée une inflammation qui res- 
semble diablement à l'amour. Diablement est 
le mot. 

Il faut lire, dans les Mémoires de la Grande 
Mademoiselle, ces roueries du respect et ces 
roueries de la tendresse, fière et impatientée. 
Cette princesse, qui se soucie bien de la plume 
qu'elle tient, écrit des choses charmantes 
comme n'en ont écrit que des écrivains de gé- 
nie. C'est merveilleux de grâce voilée et de 
passion hypocritement montrée, — de cette 
passion qui veut qu'on la voie, mais qui ne veut 
pas se faire voir... Situation piquante! Elle lui 
demande des conseils. Il lui en donne, — 
cherche avec elle qui elle pourrait bien épou- 
ser, — ne trouve pas, — lui donne l'idée de 
se jeter dans la haute dévotion, — la dévotion 
du temps. Il est d'un sérieux magnifique, cet 
homme qui voit bien qu'on l'adore : « Ce n'est 



UN DANDY D AVANT LES DANDYS II7 

pas que je ne conçoive — lui dit-il — qu'il ne 
soit ridicule de passer toute sa vie sans avoir 
pris un parti, de quelque qualité qu'il soit. 
Lorsqu'on a quarante ans, on ne doit pas se 
laisser aller aux plaisirs qui conviennent aux 
filles depuis quinze ans jusqu'à vingt-quatre. 
Ainsi je vous dois dire ou qu'il faut vous faire 
religieuse ou vous mettre dans la dévotion. » 
Il approuve pourtant son dessein d'élever un 
homme jusqu'à elle, mais fait mine de profon- 
dément ignorer sur qui les yeux de cette 
femme, qui ne voit que lui, sont fixés. 

Cependant Madame meurt (la duchesse d'Or- 
léans) pendant cet amour de Mademoiselle 
pour Lauzun. Le roi parle de la remplacer par 
Mademoiselle. Mais l'ami du chevalier de Lor- 
raine ne peut convenir à cette âme superbe- 
ment femme, et le roi, qui sait le fond des 
choses, a honte de son idée et finit par y re- 
noncer. Seulement Lauzun, lui, feint de croire, 
1 avec l'intelligence d'un diable qui connaît les 
I femmes, que Mademoiselle désire ce mariage, 
et il le lui conseille... C'est alors que, n'y tenant 
plus. Mademoiselle fait l'aveu de son amour à 
j Lauzun lui-même... ; mais à travers quels em- 
i barras et quelles pudeurs ! Cette fière fille a des 
I enfances de cœur divines. Lui ne se départ point 
! de son système. Quand il est parfaitement sûr 
qu'elle va tout lui dire, il ne veut rien en- 
tendre. Il la supplie de garder sa confidence. 



UN DANDY D AVANT LES DANDYS 



I 



« Il me répondit — dit-elle — que je le fai- 
sais trembler. Si, par caprice, je n'approuve pas 
votre goût, résolue et entêtée comme vous 
l'êtes, je vois bien que vous n'oserez plus me 
voir. Je suis trop intéressé à conserver l'hon- 
neur de vos bonnes grâces pour écouter une 
confidence qui me mettrait au hasard de les 
perdre. Je n'en ferai rien, et je vous supplie 
de ne plus me parler de cette affaire... )) 

Mais il savait bien comment embraser le 
désir, cet incendiaire! Moins il veut entendre 
et plus elle veut dire... Un jour, parlant de la 
même chose : « J'eus envie de souffler sur le 
miroir, — raconte-t-elle ; — cela épaissira la 
glace, j'écrirai le nom en grosses lettres afin 
que vous le lisiez bien. « Mais minuit sonne. 
C'est vendredi, un jour malheureux. « Ah! — 
fit-elle, — je ne vous dirai plus rien. » Quel- 
ques jours après, elle cacha dans sa poche un 
papier sur lequel elle avait simplement écrit : 
u C'est vous ! )) Mais elle ne veut pas le donner 
un vendredi. « Donnez-le-moi, — dit Lauzun, 
— je vous pi omets de ne l'ouvrir qu'après mi- 
nuit. » Mais elle craint, elle hésite encore, 
quand le lendemain après dîner il vient chez la 
reine, et alors elle écrit cette page ravissante 
dont les détails sont pour moi d'un charme 
inexprimable : 

« Lorsque la reine fut entrée dans son prie- 
Dieu, je me mis seule avec lui au coin de la 



UN DANDY DAVANT LES DANDYS II9 

cheminée, je sortis mon papier; je le lui mon- 
trais et après je le remettais dans ma poche et 
d'autrefois dans mon manchon. Il me pressa 
extrêmement de le lui donner. Il me disait que 
le cœur lui battait; qu'il croyait que c'était un 
pressentiment, que j'allais lui donner l'occasion 
de rendre un mauvais service à quelqu'un, s'il 
désapprouvait mon choix et mes intentions. 
Cette manière de conversation dura bien une 
heure, mais nous nous trouvâmes aussi embar- 
rassés l'un que l'autre et je lui dis : « Voilà le 
papier. Je vous le donnerai à condition que 
vous me ferez réponse au bas de mon écriture. 
Vous y trouverez assez de papier, parce que 
mon billet est court, et vous me le rendrez ce 
soir chez la reine où nous parlerons ensemble. » 
Je n'eus pas achevé cela que la reine sortit pour 
aller aux Récollets. Je la suivis. Je priai Dieu 
de tout mon cœur pour lui demander l'accom- 
plissement de mes desseins. Mes distractions 
Turent grandes. Après être sorties de l'église, 
nous allâmes chez Monsieur le Dauphin, La 
reine s'approcha du feu. Je vis entrer M. de 
Lauzun, qui s'approcha de moi sans oser me 
parler ni quasi me regarder. Son embarras aug- 
menta le mien. Je me jetai à genoux pour mieux 
■<h' chauffer. Il était tout près de moi. Je lui dis, 
MHS Je regarder : « Je suis toute transie de 
jfroid. » Il me répondit : « Je suis encore trou- 
lé de ce que j'ai vu; mais je ne suis pas assez 






I20 UN DANDY D AVANT LES DANDYS 

sot pour donner dans votre panneau. J'ai bien 
connu que vous vouliez vous divertir et vous 
défendre, par un tour extraordinaire, de me 
dire le nom de ce quelqu'un. Je n'aurai jamais 
de curiosité lorsque vous aurez la moindre 
répugnance à me faire quelque aveu. » Je lui 
répondis : « Rien ne saurait être plus sûr que 
les deux mots que je vous ai écrits, ni rien de 
plus résolu dans ma tête que l'exécution de 
cette affaire. » Il n'eut pas le temps de répli- 
quer ou ne se trouva pas la force de soutenir une 
plus longue conversation. » 

Encore une fois, de détails et d'accents, c'est 
incomparable. 




n 



T c'est ici que le profond séducteur 

^J^ devient admirable, sataniquement 

6 ^tt^«^ admirable de plus en plus. Cette 

^ '^=<^J} ^ foudre de bonheur qui l'écrase 

n'ébrèche pas l'écaillé de tortue, en hypocrisie, 

; dans laquelle il s'est renfermé. Il est athée à ce 

que lui dit cette noble Éprise, qui a non pas 

retrouvé, — car elle ne les a jamais eues, — 

; mais trouvé, dans un sentiment vrai, les grâces 

' timides d'une jeune fille de dix-huit ans! Le 

C'est vous ! et tout ce qu'elle ajoute à ce terrible 

et délicieux C'est vous ! ne fausse pas une minute 

le masque d'incrédulité de Lauzun. Il lui dit 

« qu'elle se moque de lui », et elle répond avec 

I bien plus de raison que c'est, au contraire, « lui 

i qui se moque d'elle ». Les rôles sont inter- 

! vertis. D'ordinaire, c'est l'homme qui persuade, 

et la femme qu'il veut persuader. La princesse 

e6 



i 



122 UN DANDY D AVANT LES DANDYS 

ici est l'homme ; le cadet de famille la femme. .. 
et quelle femme ! Célimène et Tartuffe combi- 
nés ! Plus elle lui verse sur la tête l'éclat de son 
amour quasi royal, plus il se fait humble, plus 
il se rapetisse. Il semble dire à cette femme 
qui descend pour lui : « Descendez, descendez 
encore! » Absolument, l'heureux scélérat! le 
contraire et la justification de sa devise : « Je 
vais le plus haut qu'on puisse monter ! » 

Les faits de cette romanesque comédie — 
roman pour l'une, comédie pour l'autre — 
sont aussi jolis que la comédie elle-même. 
Tout y est. Dans cette cour presque espagnole 
d'étiquette, elle ose s'appuyer sur lui, quand 
elle se lève. Il prend ce temps-là pour lui re- î 
mettre son papier, qu'elle cache, comme une \ 
petite fille, dans son manchon, cette héroïne | 
du faubourg Saint- Antoine, qui avait fait tirer { 
le canon contre Louis XI V ! Il s'obstine tou- j 
jours à ne pas croire, lui, mais un éclair a tra- | 
versé le masque et elle le voit bien : « Il sera 
— dit-il — toujours soumis à ses volontés. » 
Ce n'est pas non, cela ! mais cela dit, — ce qu'il 
était impossible de ne pas dire, — le voilà qui 
s'abîme dans des respects à la rendre folle d'im- ' 
patience. Enfin, il lâche le grand mot, — le 
mot humiliant : « Serait-il possible que vous 
voulussiez épouser un domesticiue de votre ; 
cousin germain?... » C'est ainsi qu'il parlait 
de sa charge de capitaine des Gardes du corps. 



UN DANDY D AVANT LES DANDYS I23 

Mais, comme il l'avait calculé, tout ce qu'il 
opposait de barrières à Mademoiselle la faisait 
sauter par-dessus. Elle demanda donc hardi- 
ment au roi la permission d'épouser M. de 
Lauzun. Chose qui stupéfie! le roi ne s'y op- 
posa pas. Il dit à Mademoiselle de bien réflé- 
chir, de ne pas agir à la légère, etc. Mademoi- 
selle souflfre des temporisations qu'elle entrevoit 
au fond de cette réponse du roi, et Lauzun dé- 
fend le roi contre elle. Il trouve que le roi a 
raison de lui dire de penser à une affaire qui 
ne lui convient pas, etc., etc. Le roi ne dit rien 
à Lauzun; il est gracieux pour lui et pour elle. 
Cela fait espérer Mademoiselle, quand un soir, 
chez la reine, Lauzun lui dit brusquement : 
« Il ne faut plus remettre à parler au roi. Vous 
lui direz, si vous m'en croyez : « Sire, les plus 
« courtes folies sont les meilleures. Je viens re- 
V mercier Votre Majesté des réflexions qu'elle 
« m'a fait faire. Je ne pense pins à ce que je lui 
« ai demandé. » Mais Mademoiselle, outrée, 
exaspérée, parle au roi, mais dans un autre 
sens, et avec quel tact, quel goût et quelle réso- 
lution! (Voy. le Vie volume, page 24.) Le roi 
ne lui dit qu'une chose : « Je ne m'oppose ni 
à votre volonté ni à la fortune de M. de Lau- 
j zun, mais n'agissez qu'après réflexion. « C'é- 
j tait consentir. Toute la cour apprend cette 
I chose renversante : le mariage de Mademoi- 
i selle! Lauzun a la tenue modeste, presque rou- 



124 UN DANDY D AVANT LES DANDYS 



I 



gissante, d'un homme épousé comme une jeune 
fille : « J'ai besoin de toute ma raison — dit-il 
— pour m'empêcher de perdre la tête. » 
Quand, le contrat de mariage dressé, tout prêt 
pour la cérémonie, Lauzun, toujours le Lauzun 
d'une logique d'humilité insupportable, dit en- 
core à Mademoiselle : « S'il vous prend le 
moindre dégoût lorsque vous serez devant le 
prêtre, je vous prie de tout mon cœur de 
tout rompre; » et Mademoiselle répondant : 
« Vous ne ni'ainie:^ point ! » « C'est ce que 
je ne dirai — fait-il — que quand je serai sorti 
de l'église. J'aimerais mieux être mort que 
de vous avoir fait connaître avant ce temps 
ce que j'ai dans le cœur pour vous... » voilà 
qu'une immense et subite tristesse tombe sur 
le cœur, sur le grand cœur de cette fille heu- 
reuse. Elle se met à pleurer, sans savoir pour- 
quoi, dit-elle, et, le lendemain, le mariage est 
rompu par le roi! 



I 



VI 




E n'ai à m'occuper ici que de la 
façon supérieure dont Lauzun a 
mené sa séduction de Mademoi- 
selle. Il a exécuté la chose comme 
le plus grand artiste en séduction qu'on ait ja- 
mais vu. J'ai cherché vainement dans sa con- 
duite une faute, un oubli, une distraction. Il 
ne fallut rien moins que la volonté de Louis XIV 
pour renverser ce chef-d'œuvre de Lauzun, et 
encore Louis XIV qui ne fut plus Louis XIV 
dans cette affaire, car ce roi, qui passait pour 
être le plus honnête homme de son royaume*, 
s'y conduisit ou avec la plus grande faiblesse 
ou avec la plus grande duplicité. Entouré, tra- 
vaillé, tiraillé par la coterie de Monsieur, la 
belle-mère de Mademoiselle, et sa sœur, qui 
avait épousé un Guise, céda-t-il misérablement 
après avoir donné son consentement à Made- 

* Des réputations! on ne sait pas pourquoi (Gres- 
set. Le Méchant). 



126 UN DANDY d'AVANT LES DANDYS 






moiselle ? ce qui serait un manque de parole : 
ou l'a-t-il trompée ? ce qui serait un mensonge, 
et tout à la fois une cruauté. Dans les deux cas, 
Louis XIV est petit et presque malhonnête. 
La seule raison qu'il donna à Mademoiselle, 
désespérée, et qui fut très éloquente et très pa- 
thétique à ses pieds, ce fut la soi-disnnte opinion 
des cours de l'Europe. Raison lâche, que Ma- 
demoiselle traita vaillamment de honteuse... Il 
fut inflexible à ses larmes, mais il pleura, en la 
refusant. Quand les tigres nous dévorent, ils 
ne pleurent pas, et quand les crocodiles versent 
des larmes, c'est pour nous attirer. Ces larmes 
de Louis XIV flétrissent sa grande physiono- 
mie connue, et elles restent incompréhensibles, 
si elles ne sont pas déshonorantes... 

Le désespoir de Mademoiselle fut tragique. 
Lauzun pleura pour la désespérer davantage. Il y 
avait sans doute aussi de la vérité dans ses pleurs. 
Comment n'aurait-il pas pleuré ? Boabdil pleura 
sur sa ville. Le roi, toujours odieux, vint chez 
Mademoiselle, voulut la consoler, l'embrassa, 
lui tint longtemps la joue conlre la sienne, et Ma- 
demoiselle eut la hardiesse de lui dire : « Vous 
faites comme les singes, qui étouffent leurs 
enfants dans leurs caresses. » Mot qui valait 
presque, en audace, son fameux coup de canon I 

Mademoiselle prit le parti, dans son angoisse, 
de ne plus paraître à la cour. Eh bien, ce fut' 
Lauzun qui l'y repoussa et qui lui dit que c'é- 



UN DANDY D AVANT LES DANDYS 127 

tait mal de se tenir si longtemps éloignée du 
roi! Quand elle rencontrait Lauzun, elle pîeu- 
rdit et CRIAIT, n'importe où elle fût. L'homme 
d'acier qui se servait de son acier pour déchirer 
davantage ce cœur de princesse, dans l'intérêt 
de la passion qu'il lui inspirait, alla jusqu'à lui 
dire : « Si vous continuez ainsi, je ne me 
Il oitv irai jamais où vous sere:^. Je resterai dans 
ma chambre... » Et elle n'osait plus, dit-elle, 
pleurer devant lui! 

Après la rupture du mariage, le roi donna 
un gouvernement à Lauzun, ce qui fit dire à 
Mademoiselle : « Je ne serai jamais contente 
de ce que le roi fait que lorsqu'il m'aura 
donnée à vous. Jusque-là, je me trouverai in- 
sensible à toutes vos élévations. » Son mariage 
rompu, Lauzun affecta de négliger sa toilette*, 
ce qui ajouta au chagrin de Mademoiselle, mais 
il exigea qu'elle soignât la sienne, malgré l'afflic- 

* Je crois qu'il l'arrangea plutôt... Elle dut être 

hypocrite comme toute sa conduite. Il n'était pas 

homme à se fourrer de la cendre sur la tète comme 

un Juif dans l'affliction. S'il s'en mit, ce fut bien 

légèrement. Seulement l'œil de poudre d'un chagrin 

qui n'enlaidit pas mais qui intéresse. Lauzun était trop 

Dandy de nature pour oublier l'effet extérieur. Les 

Dandys s'en préoccupent toujours Rappelez-vous, 

I dans Stendhal (le Rouge et le Noir), le Dandy russe 

j prescrivant à Julien Sorel la mélancolique cravate 

i noire, toutes les fois qu'il remet à la femme de 

i chambre de la personne qu'il aime les fameuses 

I lettres auxquelles elle ne répond pas... 



128 UN DANDY d'avANT LES DANDYS 

tion dont elle maigrissait. Elle l'aimait avec i 
l'idolâtrie physique sans laquelle il n'y a pas i 
d'amour. (Voir l'histoire charmante du ruban | 
rose à la cravate de Lauzun, à la revue de I 
Flandre, Vie volume des Mémoires.) Même 
après la rupture, la malheureuse ne fut jamais 1 
au bout des cruautés inouïes avec lesquelles | 
Lauzun s'attachait, comme avec des clous, ce 
cœur envoûté par lui. Un jour, le bruit courut i 
qu'elle allait épouser le duc d'York. Il alla chez 
elle et lui dit : « Si vous voulez épouser le duc 
d'York, je demanderai au roi de m'envoyer 
en Angleterre négocier le mariage. » Elle lui 
répondit sublimement : « Rien qu'à vous! » i 
Il se jeta à ses pieds du coup de ce mot et y \ 
demeura sans rien dire. « Je fus tentée de le j 
relever, — dit-elle, — mais je surmontai cette i 
envie... et il se releva seul et s'en alla. » Il i 
partit pour les Flandres, affectant d'oublier j 
de dire adieu à cette femme dont il empor- ^ 
tait la vie. Elle le lui reprocha, « mais — ' 
dit-elle — je voulais me fâcher contre lui, . 
je le voyais et je n'en avais pas la force! » 
Réellement, elle était envoûtée : « J'étais quel- 
quefois — reprend-elle — en disposition de 
le gronder et de me plaindre, mais il m'en 
ôtait l'envie ^ar des manières que je ne saurais 
dépeindre, tant il les a singulières! » Tou- 
jours la singularité ! toujours le Dandysme ! 




VII 



E le répète, Je n'ai eu à m'occuper 
aujourd'hui que de cette séduction 
de Lauzun, qui est une chose à 
part dans l'histoire des séductions 
humaines, je n'ai donc point à parler de son 
arrestation et de sa mise à Pignerol... Made- 
moiselle resta séduite jusqu'à son dernier jour. 
Le mépris même que plus tard elle eut pour 
Lauzun ne put rien contre son ascendant. 
Il sortit de Pignerol. Il alla à Bourbon, puis à 
Amboise, puis enfin il revint à la cour. Il revint 
! sans masque. Il n'espérait plus le mariage, et la 
I séduction était accomplie. Il se montra tel qu'il 
I était, joueur, libertin, hypocrite de dévotion, 
; cupide, sans fierté et sans reconnaissance pour 
j Mademoiselle à l'instant où il la trompait et 
I s'encolérait contre elle. Tout cela est hideux. 
j Mais quelle puissance ! Mademoiselle voit tout, 



17 



130 UN DANDY D AVANT LES DANDYS 

sait tout, « mais j'en avais trop fait — dit-elle 
— pour ne pas achever ce que j'avais com- 
mencé ». 

C'est la fatalité de l'orgueil dans l'amour. 

Elle l'acheva. Louis XIV permit à la fin le 
mariage secret, mais à quel prix ! Au prix de la 
moitié des biens de Mademoiselle cédée à l'un 
de ses bâtards. Hélas ! il continuait, dans cette 
histoire de Mademoiselle et de Lauzun, de 
n'être plus le Louis XIV de l'opinion. Les Mé- 
moires no. vont pas jusque-là. Ils s'interrompent 
brusquement, comme de honte ! Mais le lecteur 
entend déjà dans le lointain le mot qui traver- 
sera les siècles : « Henriette de Bourbon, ôtez- 
moi mes bottes ! » dit à la cousine germaine 
du plus fier roi qui ait jamais existé. 

Avouez que cette histoire, qui n'est qu'un 
épisode de l'histoire d'un Dandy anticipé, est 
aussi passionnante que les romans les plus in- 
ventés de ce temps ! et qu'elle a plus d'intérêt 
que l'analyse d'aucun d'eux. 



PIN D UN DANDY D AVANT LES DANDYS 



•^^ \ 



Memoranda 



<r On vit des siècles, 
une fois réunis. » 

Lord Byron 



PREFACE 



Les deux cahiers de noies intimes auxquels 
M. Barhey d'Aurevilly a donné le titre de Memo- 
randa, et que le lecteur trouvera réunis dans cette 

W'.tion, se rapportent à l'époque de sa vie d'écri- 
jîw qui fut le plus féconde en œuvres. N'est-ce pas 
X environs de ces années-là que la Vieille Maî- 
i tresse successivement et L'Ensorcelée et les Rico- 
I chets de Conversation, — devenus, dans Les 
■ I^aboliques et après coup, Le Dessous de cartes 
I^Kine partie de whist, — furent publiés, — ro- 
^^Wans extraordinaires, mais dont la vive origina- 
\ lité éclate aujourd'hui seulement à tous les yeux ? 
I Alors aussi se multipliaient d'innombrables articles 
1 de critique. M. d'Aurevilly donnait chaque semaine 
! -au journal Le Pays une étude littéraire sur un 
des livres parus de la veille. Ces études ont été 




134 MEMORANDA 

réunies en plusieurs volumes — et les séries s'en 
continuent — sous la désignation : Les Œuvres 
et les Hommes. Deux éclaircies dans cette atmo- 
sphère chargée d' œuvres, — quelques journées 
d'absence, passées les unes dans une ville de Nor- 
mandie Jadis habitée par l'auteur, les autres dans nn 
port voisin de l'Espagne, — voilà toute la matière 
des deux cahiers de notes que l'écrivain a griffon- 
nés entre deux pages de ses romans ou deux para- 
graphes de ses articles. Mais dans ces notes il appa- 
raît tout entier, comme Byron et Stendhal dans les 
leurs, avec sa puissance extraordinaire d'expression, 
avec sa belle facidté de voir intense là où d'autres 
verraient médiocre, et de donner de l'esprit même 
aux plus menus détails de la vie. Et quel esprit I... 
Depuis Rivarol et le prince de Ligne personne n'a 
causé comme M. d' Aurevilly ; car il n'a pas seule- 
ment le mot, comme tant d'autres, il a le style dans 
le mot, et la métaphore, et la poésie. Mais c'est que 
toutes les facultés de ce rare talent se font équilibre 
H se tiennent d'une étroite manière; et, même à l'oc- 
casion de ces feuilles légères des Memoranda, c'est 
ce talent 'tout entier qu'il convient d'évoquer. 

M. d' Aurevilly ferme ses lettres d'un cachet sur 
lequel il a fait graver une devise, à la fois résignée 
et superbe, fière et vaincue : Too late ! (Trop tard !) 
// prétend, lui, le courageux écrivain et qui n'a 



PREFACE 135 



guère fait d'aveux plaintifs devant les autres, que 
ces deux mots contiennent l'histoire secrète de sa 
vie, et que tout lui est arrivé trop tard de ce qui, 
venu plus tôt, lui aurait comblé le cœur, — si le 
cœur peut être comblé ? Trop tard ! Cette devise 
est-elle vraie des événements de cette vie ? Il est 
malaisé d'en juger; car M. d'Aurevilly, au rebours 
de la plupart de ses contemporains et des plus 
illustres, n'a pas dévoilé dans des « Mémoires » 
ou des « Confidences » le roman de ses bonheurs 
ou de ses mélancolies, et un mystère demeure sur 
toute sa jeunesse, — sur la période surtout de cette 
jeunesse dont il ne reste aucune trace littéraire. 
Mais ce qui domine les faits matériels de notre vie, 
ce qui les crée même, en un certain sens, — car de 
ces faits rien n'existe pour nous que leur retentis- 
I sèment dans notre âme, — c'est notre personne; et 
la devise du cachet de M. d'Aurevilly apparaît 
comme évidemment exacte pour qui connaît la per- 
sonne qu'il est aujourd'hui, qu'il a dû être à 
vingt ans. Il offre un rare exemple, et d'un intérêt 
singulier pour le psychologue, de facultés qui n'ont 
rencontré ni leur milieu ni leur époque. Il a eu, 
\ dès son adolescence où il vit Brummell, et il a 
> conservé dans son âge mûr où il connut d'Orsay, 
\ le goût passionné de l'aristocratie. Le dandysme, 
dont il a donné une si piquante théorie et si juste 



136 MEMORANDA 



d'analyse, ne fut pas che:^ lui affaire d'attitude, 
en aima la rareté, le quant à soi, V imper tinerite 
solitude, — car, être rare, se réserver, ne pas se 
mêler à la foule, c'est de la quintessence d'aristo- 
cratie. Le malheur est que, de toutes les façons de 
sentir, l'aristocratique est celle qui suppose le plus 
de conditions extérieures, et ces conditions ont man- 
qué à l'auteur du Brummell. // n'a pas eu cette' 
arme de l'argent, laquelle a du moins ce mérite de 
servir de bâton de longueur contre les promiscuités 
cruelles. Il lui a fallu subir, avec une nature affa- 
mée de distinction, toutes les vilenies du métier : 
l'dpreté des médiocres concurrences qui dégoûte 
même du triomphe, l'exécution des besognes à jour 
fixe qui fait regretter même le talent qui vous en 
rend capable, et — pour combler la mesure — ce 
métier, ces concurrences et ces besognes, en pleine 
société démocratique. Mais cet amour de la haute 
vie et des élégances ambiantes n'est-il pas commun 
à tous les poètes ? Est-ce autre chose que le désir 
d'imprégner d'âme les vidgarités nécessaires, et ne 
s'en guérit-on pas, comme de toutes les nostalgies 
de l'ordre physique, par le sentiment que la matière 
n'est pas capable de sufflre aux exigences de l'esprit, 
si bien que réaliser certain de ses rêves serait les 
diminuer ? Un trait plus particulier de M. d'Au- 
revilly et qui lui assigne une place spéciale parmi 



137 



les hommes de lettres de ce temps, c'est qu'il était 
né, c'est qu'il est resté fanatique de l'action. Le ca- 
ractère de ses personnages préférés dans l'histoire, 
comme le caractère de ses héros inventés dans le 
roman, atteste ce fanatisme que son aspect volon- 
tiers martial ne dément point. Il a vécu cependant 
sédentaire, asse:( analogue par l'antagonisme de ses 
désirs et de ses haUtudes à ces héritiers de familles 
■ ruinées que W aller Scott évoque au coin du foyer 
désert, sous le portrait d'un roi chassé et qui ne 
régnera plus, à l'ombre d'un blason qui va s' effa- 
çant, et que nulle piété ne réparera. Était-ce par 
l'intuition d'une analogie pareille que Théophile 
Silvestre appelait M. d'Aurevilly de ce nom de 
laird, si étroitement uni pour l'imagination au 
souvenir de l'héritier des Ravenswood ? « Allons 
chei le laird », disait-il à leur ami commun Léon 
Gambetta, tout jeune alors et qui aimait à disputer 
avec l'extraordinaire causeur. Pourtant ils n'a- 
vaient guère d'idées du même ordre, lui, l'orateur 
méridional, lancé si hardiment en plein courant du 
monde moderne, et l'autre, l'écrivain solitaire, 
d'une si invincible énergie de protestation contre ce 
monde ! C'est que M. d'Aurevilly a encore exagéré 
par ses convictions acquises — cette seconde na- 
ture qui parfois contredit la première, parfois en 
accroît l'originalité native en la doublant de ré- 

i8 



138 MEMORANDA 



flexion — le divorce qui le séparait de son époque. 
Il est devenu catholique, et du catholicisme le plus 
hautement proclamé, jusqu'à écrire l'apologie des 
procédés inquisitoriaux, à l'heure précise où la 
science contemporaine paraît se résoudre dans le po- 
sitivisme le plus hostile à la tradition catholique. 
Absolutiste et nourri de la moelle de la doctrine de 
Joseph de Maistre, il a vu les monarchies s'écrou- 
ler, les théories issues de la révolution foisonner 
et grandir, la France multiplier les essais de gou- 
vernement parlementaire. Idéaliste dans son art 
comme il l'a été dans sa vie, admirateur de Byron 
et de Lamartine, il assiste aujourd'hui à l'avène- 
ment delà littérature documentaire. Rarement anti- 
thèse plus étrangement et plus complaisamment 
prolongée n'a isolé davantage un homme dans les 
partis pris de son orgueil et de sa chimère. Faut-il 
voir dans cet isolement l'inévitable effet de causes 
lointaines et faire intervenir ce mot si commode et 
qui rend compte de tant de mystères : l'Atavisme ? 
Faut-il attribuer à une destinée d'exception le déve- 
loppement dans un sens inattendu de facultés déjà 
par elles-mêmes exceptionnelles ? De longues années 
de jeunesse passées en province à tuer l'ennui à force 
de songes; d'autres, plus douloureuses, passées à 
Paris aux aguets d'une occasion d'employer tout 
son mérite qui n'est pas venue; les injustices de la 



139 



critique et les misères de la publicité, rendues plus 
dures par la hauteur d'âme, — voilà de quoi expli- 
quer beaucoup de froissements, par suite beaucoup 
de résolutions de farouche indépendance. Quoi qu'il 
en soit des causes dont ces habitudes ont été l'effet 
visible, il est certain que, pareil à ce lord Byron 
qu'il aime tant, M. d'Aurevilly aura vécu dans notre 
dix-neuvième siècle à l'état de révolte permanente et 
de protestation continue. Seulement, Byron retran- 
chait ses dégoûts derrière sa pairie et ses quatre 
mille livres de revenu, et M. d'Aurevilly a dû con- 
quérir son indépendance avec sa plume et son encrier. 
Il n'a pourtant pas accordé une concession de plus 
à la société que le châtelain de Newstead Abbey! 
C'est une destinée moins romanesque peut-être, 
mais, pour qui comprend tout le sens du mot, aussi 
poétique, sinon davantage. 

C'est le caractère étrange de cette destinée qu'il 
faut apercevoir pour juger l'œuvre écrite de M. d'Au- 
revilly du point de vue exact, et pour en pénétrer la 
secrète logique. Il y a une question à se poser de- 
vant toute existence consacrée aux lettres. Quelle 
sorte de volupté l'écrivain leur a-t-il demandée, à 
ces lettres complaisantes ! Car elles se prêtent à 
toutes les fantaisies, et, pourvu qu'on les aime de 
tout son cœur, elles consentent qu'on les aime de 
bien des amours divers. Beaucoup d'auteurs exigent 



I 



140 



MEMORANDA 



d'elles une gloire immédiate. Ils veulent exprimer 
leur époque et devenir, comme Latouche le disait 
finement de Madame Sand, » un écho qui double la 
voix de la foule » . C'est une conception qui con- 
vient à des âmes communicatives, faciles et chaudes, 
et il y a des règles d'esthétique qui lui corres- 
pondent. S'il veut réaliser cette ambition d'être 
l'orateur et le héraut acclamé de son temps, l'écri- 
vain doit avoir un style de transparence et de bonne 
humeur. Une certaine largeur d'humanité, l'accep- 
tation des formes à la mode, même des préjugés 
reçus sont aussi nécessaires. Cet écrivain-là com- 
prend et pratique avec naïveté la formule ironique 
du moraliste : « C'est une grande folie que d'être 
sage tout seul. » On peut, quoi qu'il en semble aux 
apôtres de l'art dédaigneux , penser ainsi et composer 
des chefs-d'œuvre. La preuve en est dans Molière et 
dans George Sand elle-même. Il est une autre race 
d'hommes de lettres dont Flaubert fut, de nos jours, 
le type achevé, qui reporte sur les initiés seuls le 
culte pieux que les premiers accordent à la foule. 
Ceux-ci sont des hommes d'étude et de raffine- 
ment. Ils s'emprisonnent dans l'ombre d'une école. 
Ils évitent la brutale lumière et ne travaillent qu'avec 
la sensation des yeux aigus des juges fixés sur eux. 
Quels juges ? Leurs confrères vraiment avertis des 
plus délicats secrets de la composition, les connais- 



PRÉFACE 141 



stiirs scrupuleux qui sont capables d'apprécier la 
valeur d'une syllabe mise à sa place et les insuffi- 
sances d'une métaphore manquée. Cette préoccupa- 
tion, qualifiée de by:(antine par les malveillants, 
aboutit volontiers à une littérature hiératique et si- 
bylline, dans laquelle la science accomplie des pro- 
Ci'dés techniques s'accompagne d'un mépris trans- 
ceiidantal pour la simple émotion et l'éloquence 
spontanée du cœur. Toutes les épigrarnnies dirigées 
contre ce by^antinisme n'empêcheront pas La Tenta- 
tion de Saint Antoine d'être uji livre supérieur. — 
// est enfin un troisième groupe d'artistes pour les- 
quels écrire est une façon de vivre, et rien de plus. 
Ceux-là n'ont d'autre but que d'aviver avec leurs 
propres phrases la plaie intérieure de leur sensibilité. 
La réalité leur est douloureuse. Elle les opprime, 
elle les blesse. Leur âme ne rencontre pas dans le 
cercle de circonstances où cette réalité l'emprisonne 
de quoi satisfaire son appétit d'émotions grandioses 
et intenses. Ils demandent aux mots et à la sorcel- 
lerie de l'art ce que les Orientaux obtiennent par le 
haschisch, ce que l'Anglais de Ouincey se procurait 
en appuyant sur ses lèvres sa fiole noire de lauda- 
num : un autre songe des jours et une nouvelle des- 
tinée. C'est leur vengeance à la fois et leur affran- 
chissement que la littérature : leur vengeance, car 
ils attestent ainsi que le sort fut injuste pour eux 



142 MEMORANDA 



et qu'ils ont été, comme dit magnifiquement un an- !( 
cien, « humiliés par la vie... » ; — leur affran- •■ 
chissement, car ils conquièrent ainsi une excitation i 
qui efface en la dépassant l'empreinte de la haïs- i 
sable réalité. A ce groupe d'écrivains par désir pas- j; 
sionné d'être ailleurs appartenait ce même Byron, i 
qu'il faut nommer sans cesse lorsqu'on parle de 
M. d'Aurevilly, — lequel composa La Fiancée d'A- '. 
bydos en quelques nuits, afin de chasser des fantômes ' 
qui sont toujours revenus. A ce même groupe, u • 
furieux duc de Saint-Simon, qui, rentré de la cour \ 
et le fiel crevé, couvrait de sa large écriture les énormes \ 
feuilles de papier de ses Mémoires, pour devenir, \ 
de par la magie de sa propre prose et pendant ces 
heures de travail, l'homme d'État qu'il ne pouvait \ 
être qu'alors... Il jugeait ministres et ambassa- 
deurs. Il disait les causes profondes de l'avilisse- \ 
ment public. Il prévoyait les inévitables catastrophes. ; 
// découvrait la gangrène des infamies, et démail- ' 
lotait de leurs langes blasonnés les âmes pourries ■ 
des courtisans et des princes. Puis, cette plume répa- 
ratrice une fois posée, cet encrier vendeur une fois 
fermé, il fallait reprendre le collier de médiocrité, : 
stMr la superbe de Louis XIV , l'insolence des bâ- 
tards, la lâcheté du régent, l'infamie de Dubois, et 
faire politesse à la honte, quoi qu'on en eût. Au 
même groupe appartient M. d'Atirevilly. Comme à 



PRÉFACE 143 



Byron, comme à Saint-Simon, la littérature lui a 
'U' la fée libératrice et qui console de tout. Les 
-oiUradictions dont il a souffert se sont résolues, les 
ivortements de son destin se sont réparés, les crève- 
:œur de ses désespoirs se sont soulagés lorsqu'il a 
'cril. Ce beau vers de son mince recueil de poésie, 

L'esprit, l'aigle vengeur qui plane sur la vie, 

bourrait servir d'épigraphe à ses moindres volumes 
'01 unie à ses plus importants, comme à ses lettres 
familières, comme aux Memoranda qui suivent 
rMte rapide préface. — Qu'importe que le lecteur 
s'épouvante de ces orgies d'images, de ces violences 
(l'invention, de ces audaces de style, puisqu'il a du 
ifioins atteint son but, puisqu'il a été Lui-Même, 
\avec la pleine expansion de tout l'intime de sa per- 
\sonne, durant les trop courtes heures qu'il a dé- 
pensées à écrire ces pages ? 

C'est à cause de cela qu'il n'y a rien de moins 
factice que de tels livres, bien que la rêverie en soit 
très intense, la rhétorique très violente, et l'impres- 
sion si souvent étrange. Quand cet homme vous ra- 
conte le détail des excessives passions de Ryno de 
[Marigny (Une Vieille Maîtresse), ou qu'il évoque 
[devant vos yeux la face cicatrisée du gigantesque 
^.ahbéde la Croix-fugan (L'Ensorcelée), croye^ qu'il 



1 

I 



144 MEMORANDA 

ne se propose pas de vous étonner par l'inattendu 
de sa fantaisie. Vous êtes parfaitement absent de 
sa pensée, vous, le lecteur futur du roman, à l'heure 
de nuit oit, fenêtres closes, bougies allumées, cet 
alchimiste élabore son grand œuvre à lui, qui vous 
intéressera ou non, — peu lui soucie. Vraisembla- 
blement, il a débattu quelque affaire dans la jour- 
née où sa noblesse native s'est irritée; il a lu des 
articles qui Vont excédé, entendu des paroles qui 
Vont écœuré, aperçu des visages qui Vont dégoïité, 
deviné des sentiments qui Vont indigné. Ces basses 
misères de la quotidienne expérience s'évanouissent, 
et, le Sésame ouvre-toi ! de Vimagination à peine \ 
prononcé, voici que la caverne magique dévoile ses \ 
enchantements. Le romancier voit Marigny, il voit ! 
Vellini la Malagaise, il voit Jéhoél de la Croix- \ 
Jucran. Est-il encore un univers de sensations vul- \ 
gaires et de médiocres destinées ? Il n'en sait plus [ 
rien, absorbé qiVil est dans ses personnages. Oui, \ 
ses personnages, au sens littéral du terme; car il les î 
a projetés hors de son cerveau, — comme le Jupi- 
ter de la Fable la guerrière Minerve, — engendrés 
et nourris de la plus pure substance de son être. Il a 
imaginé, comme les croyants prient, comme les 
amants se plaignent, par un impérieux besoin de 
sfogarsi, pour employer une tournure italienne 
chère à Beyle. Pareillement, si chaque phrase de 



145 



S tragiques récits est chargée jusqu'à la gueule, 
mme tin tromblon de giaour, avec tous les mots 
lergiques du dictionnaire; si /'expression est ici 
trtée à son extrême degré de vigueur, ne croye-^ 
15 que ce soit là un artifice d'industrieux ouvrier 
\ prose. L'auteur n'a point fait besogne de rhéto- 
que. Cette furie du langage est, à sa manière, 
U furie d'action. Pour cet écrivain comme pour 
us ceux qui ont un style, les mots existent d'une 
istence de créatures. Ils vivent, ils palpitent, ils 
nobles, ils sont roturiers. Il en est de sublimes, 
tn est d'infâmes. Ils ont une physionomie, une 
'Biologie et une psychologie. Dans le raccourci de 
rs syllabes que ne tient-il pas d'humanité! En un 
ain sens, écrire est une incarnation, et l'esprit 
n grand prosateur habite ses phrases, comme le 
eu de Spinoza habite le monde, à la fois présent 
dans tout l'ensemble et présent dans chaque parcelle. 
Quoi d'étonnant sile romancier d'Une Vieille Maî- 
tresse et des Diaboliques s'est fait une prose à la 
fois violente et parée, aristocratique et militaire, 
comme il aurait souhaité que fît sa propre vie ? 
Que dis- je ? Il ne s'est pas fait cette prose : il a 
seulement noté la parole intérieure qu'il se prononce 
à lui-même dans la solitude de sa chambre de travail, 
et la parole improvisée qu'il jette au hasard des 
confidences de conversation. J'ai bien souvent re- 



19 



14.6 MEMORANDA 



I 



marqué, au cours de mes entretiens avec lui, — un 
des plus vifs plaisirs d'intelligence que J'aie goûtés, . 
— cette surprenante identité de sa phrase écrite et 
de sa phrase causée. Il me contait des anecdotes de 
Valognes ou de Paris avec cette même puissance 
d'évocation verbale et la même surcharge de cou- 
leurs qui s'observe dans ses romans. Il s'en allait 
tout entier dans ses mots. Ils devenaient lui, et lui 
devenait eux. Je comprenais plus clairement alors 
ce que la littérature a été pour cet homme dépaysé 
et quel alibi sa mélancolie a demandé à son ima- 
gination. De là dérive, entre autres conséquences, 
cette force de dédain de V opinion qui lui a permis 
de ne jamais abdiquer devant le goût du public. Il 
admire beaucoup ce titre d'un poème de Lamartine : 
Le Génie dans l'obscurité. Cette admiration est de 
bonne foi, et je ne serais pas étonné qu'aimant les 
lettres de l'amour que fai dit, non seulement les 
insouciances de la renommée à son endroit l'aient 
trouvé indifférent, mais encore qu'il s'en soit presque 
réjoui aux heures d'entière sincérité. 

Donc sa littérature a été pour M. d'Aurevilly un 
songe réparateur. Mais, en dépit d'un proverbe 
fameux, tous les songes ne sont pas des mensonges, 
et quand le songeur est un moraliste et un psycho- 
logue, il n'est pas bien malaisé de déterminer dans 
l'arrière-fond de sa rêverie les éléments d'expé- 



147 



j rience qu'il a combinés, exagérés parfois, parfois 
! déformés, et qui demeurent pourtant invinciblement 
solides et réels, — comme la matière brute sur la- 
I quelle travaille un sculpteur. Il y a dans une lettre 
de Stendhal à Bal:(ac une phrase significative et qui 
marque bien quel procédé de métamorphose emploient 
à l'égard de leurs observations ces alchimistes de 
l'dme humaine qui sont les grands romanciers : 
« fe prends, dit l'auteur de Rouge et Noir, un 
personnage de moi bien connu, je lui laisse les ha- 
bitudes qu'il a contractées dans l'art d'aller tous 
les matins à la chasse du bonheur, ensuite je lui 
donne plus d'esprit. » Le plus d'esprit devient 
pour un d'Aurevilly un plus de passion, mais le 
procédé reste sensiblement analogue. Il est d'ailleurs 
aisé, pour qui connaît un peu les circonstances de la 
jeunesse de M. d'Aurevilly, défaire un départ des 
sources diverses qui ont nourri de réalité son ima- 
gination. Il a vécu tout enfant, et même adoles- 
cent, dans la vieille ville de Valognes, et il a connu 
les survivants des terribles guerres de la chouanne- 
rie du Cotentin. Il a entendu ces hommes raconter 
Us actions qu'ils avaient faites, de ces mêmes mains 
qu'ils chauffaient maintenant au feu des veillées 
d'hiver. De cette impression première, demeurée 
ineffaçable sur son souvenir, M. d'Aurevilly a tiré 
L'Ensorcelée et Le Chevalier Des Touches. // a 



148 MEMORANDA 

VU, à cette même époque, les jeunes nobles de sa pro- 
vince et les anciens soldats de l'Empire tuer les loi- 
sirs forcés de leur stagnante existence par toutes 
sortes d'excès de jeu, d'amour dangereux et de con- 
versation. Il s'est souvenu de ces nobles et de ces 
soldats lorsqu'il a écrit Le Bonheur dans le crime, 
Le Dîner d'athées ^/ Le Dessous de cartes d'une 
partie de whist. Puis il est venu à Paris, et les 
observations de sa vie mondaine ont abouti à L'A- 
mour impossible, à La Bague d'Annibal, à Une 
Vieille Maîtresse, au Plus bel amour de don 
Juan, comme les heures de mysticisme qu'il a tra- 
versées sous une influence de femme se sont résumées 
dans Le Prêtre marié. Je citais tout à l'heure le 
nom de Ouincey, le mangeur d'opium. Ce singulier 
analyste de son propre vice, et si perspicace, avait 
reconnu que ses visions les plus effrayantes et les 
plus ravissantes, les plus démesurées et les plus sur- 
humaines, dérivaient toutes de sensations environ- 
nantes, que l'ivresse transformait en les amplifiant 
et les interprétant d'une manière grandiose. — 
Vérité acquise aujourd'hui à la science des poisons 
de l'intelligence. La littérature a son ivresse aussi, 
qui ne fait qu'interpréter et amplifier les sensations 
que l'écrivain a subies. Mais cette transformation-là 
s'appelle le talent. 

Ce qui fait l'intérêt psychologique de ces Mémo- 



PRÉFACE 149 



;da, c'est précisément qu'on assiste à ce travail 
^métamorphose. On y peut saisir à plein comment, 
le^ M. d'Aurevilly, les impressions s'écrivent. 
livre, qui n'est pas un livre, me séduit par ce 
me d'une nuance si fine. Il laisse voir la mi- 
oà l'homme va devenir l'auteur, où la réalité 
change en poésie, où V observation se double de 
rtue. Et le rêve: est si naturel à M. d'Aurevilly que 
le moindre événement l'y conduit par une invincible 
pente. Une enfant s'endort à son coté dans une 
diligence, et la Leïla de Byron lui apparaît (p. 1^9). 
Il regarde le vent frapper des arbres : » Il sabrait 
les ormes comme avec un bancal et leur hachait 
leur beau visage de verdure nuancée, » dit-il 
i (p. iSj). Et ailleurs, sur la pluie : « Ne sommes- 
I nous pas en Normandie, la belle Pluvieuse, qui 
I a de belles larmes froides sur de belles joues 
i fraîches? J'ai vu des femmes pleurer ainsi » 
(p. 16^). A chaque page c'est ainsi un au-delà en- 
j trevu derrière la vibration présente des nerfs et du 
cœur. C'est que M. d'Aurevilly est, au plus beau 
et au plus exact sens de ce mot, un poète, — un 
créateur. Même sa poésie est aussi voisine de celle 
des Anglais que sa Normandie est voisine de l'An- 
gleterre. L'an dernier, comme f allais en ligne di- 
recte de Caen à Weymouth par Cherbourg, f avais 
un plaisir de voyageur à constater l'extraordinaire 



150 MEMORANDA 

ressemblance des paysages. Cette ressemblance est- 
elle descendue jusqu'aux âmes ? Je le croirais, à 
sentir combien le rêve d'un Shakespeare ou d'un 
Carlyle est voisin du rive d'un Normand de race 
pure comme M. d'Aurevilly. C'est un trait encore 
à joindre aux traits que j'ai notés, et qui explique 
pourquoi l'accord intime n'a jamais pu se faire 
entre ce noble écrivain et notre dix-neuvième siècle 
français *. Apre et solitaire destinée, mais à laquelle 
M. d'Aurevilly aura dû de séjourner dans un 
monde de visions magnifiques, et de conserver une 
superbe intégrité de sa pensée... — Est-ce qu'un 
homme fier peut souhaiter davantage ?. . . 

Paul Bourget 

Mai 1883. 



* Je note encore (p. 188) dans le Mémorandum 
de Caen : « Roman, impressions écrites, souvenirs, 
travaux, tout doit être normand pour moi et se ratta- 
cher à la Normandie. » 






I 



Voici qui paraîtra une inconséquence à la 
tête de ce petit volume : — la plus grande fa- 
tuité, en fait de femnnes, comme en fait de 
voyages, serait de n'en parler jamais. 



II 



On ne serait pas voyageur, si l'on était en- 
core plus aristocratique que l'on n'est. Il y a 
quelque chose de démocratique en effet dans 
les voyages, un amour secret des majorités... 
qu'il faut mépriser. 



T M 



III 



Mais ici c'est moins deux voyages que deux 
séjours. 



i5"3 



Premier Mémorandum 



Le 28 septembre 18^6, à Caen. 
Hôtel Lagouelle. 




. <^-rvo . ... 

REBUTIEN veut quc je lui fasse 

un Mémorandum de tous les jours 
que je passerai à Caen, et, pour 
moi, ce que Trehitien veut, Dieu 
h veut ! Je recommence donc pour lui ce que 
j'avais fait pour Guériii à une autre époque. — 
Avant de quitter Paris et de m'en aller en Nor- 
mandie, je m'étais promis de faire aussi de mon 
voyage un Mémorandum pour celle que je 
nomme l'Ange blanc; je l'ai commencé, mais 
il est resté à la seconde page. — Sont-ce les 
absorptions par la famille, les visites, les inter- 
ruptions de toute sorte, si naturelles, quand on 
revient dans son pays après dix-huit ans, qui 
m'ont empêché de continuer ce Mémoran- 
dum?... Il y a eu de cela certainement, mais 



156 PREMIER MEMORANDUM 






ce n'a pas été toute la cause de ce délaissement 
d'un projet qui m'avait plu, parce qu'il plaisait 
à VAnge Blanc. — La cause est plus profonde. 
Elle tient à l'état même de mon âme et des 
choses. — Avec VAnge Blanc, tout tourne à la 
lettre. Un Mémorandum des choses passées — 
cette sépulture de chaque parcelle de vie, car 
ici nous nous enterrons en détail, — s'efface 
sous l'omniprésence des sentiments. Au lieu 
de penser le soir à la récapitulation des minutes 
de la journée et de leur emploi, on pense à 
celle pour qui l'on écrit, et c'est d'elle qu'on va 
parler, au lieu de lui parler d'autre chose. — 
L'amour est trop exclusif, trop impérieux, trop 
jaculatoire; il parle trop à la seconde personne 
pour qu'avec lui le Mémorandum soit possible. 
Il n'y a pas d'histoire en dehors de la femme 
aimée, et le Mémorandum est une histoire... 
L'amitié, au contraire, est la vraie confidente 
du Mémorandum. Elle est calme et vous laisse 
calme. Elle a des intérêts en dehors d'elle- 
même, tandis que l'amour n'en a pas. L'âme 
ne monte pas, chez elle, par-dessus l'intelli- 
gence. Elle sait regarder, écouter, et tourner 
le glohe terrestre d'un Mémorandum dans ses 
mains impartiales, tandis que l'amour ne sait 
que se regarder dans les yeux qu'on aime. Le 
Mémorandum appartient donc exclusivement 
aux amis. Lord Byron, qui s'est tant exprimé 
et tordu l'âme dans des Memoranda, les adresse 



Premier mémorandum 157 

à lui-même (son meilleur ami, que je crois!) ou 
à Hobhouse, ou à sa sœur. — Il n'y en a pas 
un seul à une des femmes qu'il a aimées. — It 
is not singular ! Il sentait le vrai que je viens 
d'indiquer. 

Aujourd'hui, arrivé à Caen, à cinq heures 
du matin, par une pluie d'abat; car elle était 
mêlée d'un vent à tout abattre, — une pluie 
troiiibaîe! — J'étais, hier, parti d'Avranches à 
deux heures et demie. J'étais dans le coupé de 
la diligence avec deux femmes, l'une petite 
fille encore (mais il n'y a plus de petites 
filles, l'espèce en est perdue; il n'y a plus que 
des petites femmes, comme dit ce déplaisant es- 
prit d'Alphonse Karr, qui rencontre quelque- 
fois très juste), et l'autre trop femme, car elle 
commençait à se passer. Il y avait aussi une 
poupée que la petite fille a habillée, déshabillée, 
coijfée de nuit, en me regardant de côté avec de 
longs regards obliques, et mise à dormir dans 
le hamac de son chapeau, pendu au filet. — 
C'était une fillette (non la poupée du chapeau, 
mais l'autre !) qui s'en retournait à Saint-De- 
nys. — La femme qui l'accompagnait m'a /a// 
Veffet d'une institutrice à gages ou de tonne vo- 
lonté. — Pas jolie! pâle, froide, un peu guin- 
dée; pas laide non plus et plus distinguée de 
physionomie que ne le sont ordinairement ces 
sortes de femelles qu'on appelle des institutrices, 
et qui n'instituent guères que des ridicules ou 



158 PREMIER MEMORANDUM 

des vices. — Nous n'avons rien dit qu'après 
Vire, longtemps après Vire. — Je m'étais re- 
tranché dans le plus superbe de mes silences. 

— Elles ont fait mine de lire, et toutes les 
autres mines que des créatures qui veulent être 
remarquées, cette éternelle obsession et tentation 
de la femme, savent déployer dans le compar- 
timent de voiture où l'on est incrusté pour une 
dizaine d'heures! — D'Avranches à Vire, le 
paysage plantureux, très vert, chargé de grosses 
masses d'arbres, — un pays (encore tout à 
l'heure) à coups de fusil, si l'on en tirait. Mais, 
hélas ! si l'on a chouanné là, on n'y chouannera 
plus ! Royalistes, vous n'ire^ plus au hois, les lau- 
riers sont coupés! comme dit la chanson. Je me 
demande comment s'appelleront les premiers 
partisans de la guerre civile de l'avenir?... 

Relâché à Vire pendant une heure et demie, 

— oimè! — Tout écrasait de pluie, comme ils 
disent ici : énergique faute de français que 
j'aime ! — Dîné seul au Cheval-Blanc, dans un 
désert de quarante couverts, rangés là... pour 
personne! — Remonté en voiture. — Mes 
compagnes de route ont coqueté et cacqueté leur 
toilette de nuit; elles se sont tapies et remuées 
dans leurs coins, comme des oiseaux au fond 
de leurs nids, et ont fini par attraper le som- | 
meil à force de l'agacer, — coquettes avec tout, 
ces diables de femmes, même avec le sommeil 
et son oubli ! — N'ayant plus de paysage à ob- 



PREMIER MEMORANDUM I59 

server, j'ai pensé à ma chère dormeuse de... et 
cherché dans les vagues ombres de la route 
des profils de toits — rapidement effacés — 
qui m'auraient rappelé le toit du..., cette cou- 
verture de ma vie! — Les femmes, au bout 
de deux à trois heures, se sont réveillées, et la 
petite fille a eu deux ou trois jolis mouvements 
si naturels, que je me suis mis à causer avec 
cette enfance, — le naturel, vainqueur de tout ! 
— Ai demandé à cette petite si elle connaissait 
à Saint-Denys madame de L... — M'a répondu 
par un oui bien étonné, et ce nom qui m'est 
cher (Trebutien sait pourquoi) a été l'anneau 
par lequel notre conversation a passé, comme 
un long mouchoir de soie qu'on enfile dans la 
bague d'une femme. La duena est intervenue 
un peu trop dans les babillages de l'enfant, 
! attirée et bientôt familière, — ma petite Leïla 
de voyage, mais que je n'ai pas emportée rou- 
, lée dans mon porte-manteau comme Don Juan ! 
I — Ma Leïla, à moi, — et dans un autre 
voyage : le voyage de la vie, — est une grande 
I demoiselle de seize ans, rose comme Briséis, 
1 et qui me lasse l'épaule, que j'ai solide pour- 
I tant, quand elle y appuie sa grosse tête, —faite 
i comme la mienne, prétend sa mère. Coquetterie 
j charmante de maternité et d'amour! Sorcelle- 
rie divine, qui me force à me retrouver dans 
I sa fille, puisqu'ELLE m'y voit, et, fat que je 
suis ! à m'y aimer. 



l6o PREMIER MEMORANDUM 

Arrivé à Caen, — jeté au lit de suite, et 
dormi jusqu'à huit heures. — Réveillé surtout 
par l'idée que j'allais trouver chez Trebutien . 
une lettre de VAnge Blanc. — Habillé, — tra- i 
versé la place Royale, mise en masque par un . 
baldaquin qui n'a pas de nom dans les langues 1 
humaines, et planté là en l'honneur des Bêtes; 
car c'était un jour de fête à la manière munici- i 
pale de cette fière ville, tombée comme toutes •: 
choses, et l'on couronnait les plus gros lapins : 
et les plus beaux bœufs qui avaient peau. — \ 
Avoir peau! expression m3'^stérieuse que j'ai i 
ouïe autrefois à mon oncle, le grand bouvier, j 
Jean-François-Frédéric Barbey d'Aurevilly, le Rob- ! 
Roy du Cotentinl — Il paraît que c'est la i 
gloire des bœufs que d'avoir peau, quoique \ 
cela semble une nécessité pour tout le monde. \ 
— Dans leur langage absurdement romain, la ■ 
fête d'aujourd'hui était un Comice agricole. Ils \ 
ont beuglé, tambouriné et fait mille si affreuses , 
piailleries sur cette pauvre place Royale, que ; 
Trebutien, que j'ai appelé tantôt — comme ; 
VAnge Blanc — une sensitive saignante et violente, ] 
n'en est pas sorti ! Nature esthétique, à qui le 
laid ou le vulgaire fait aussi mal que la mor- 
sure physique d'un acier. 

Trouvé Trebutien dans sa cellule, — ce 
grand moine du Mépris, qui n'a de règle que 
l'inflexibilité du sien pour les choses et les 
œuvres du siècle, et qui s'est cloîtré si noble- 



PREMIER MEMORANDUM l6l 

ment contre lui ! — Ai trouvé aussi ma pâture 

jde lettres. — Causé avec Trebutien toujours 

I préoccupé de moi, de mes ouvrages, de mes 

lettres, et méditant des publications de tout cela 

comme il sait en faire, lui, l'Éditeur-Artiste ! 

— Il est bien moine aussi par le sentiment de 

l'éternité, car il le porte dans son magnifique 

et immuable sentiment pour moi. — Avons 

I touché à cent points divers comme on fait après 

|une longue absence, — véritable obstruction 

I d'idées, de sentiments et de souvenirs! L'ai 

I quitté pour aller à la messe de la Gloriette 

[(l'ancienne église des Jésuites), mais je m'étais 

! attardé, et j'ai été obligé de me contenter de 

j cette fameuse messe que l'on dit à Rome pour 

les voyageurs. — Rentré, — et mis à écrire à 

\VAn^e Blanc une longue lettre, ainsi qu'à ma 

|mère. — Les cloches ont beaucoup vibré et 

I m'ont rappelé mes premiers jours de jeunesse, 

I quand j'étais ici et qu'elles sonnaient exacte- 

jment du même son. — Ces voix de cuivre ne 

'changent pas comme les voix humaines. — Ce 

,dont j'ai été le plus frappé dans ce voyage en 

j Normandie où j'ai trouvé tant de changements 

jsi tristes et entre autres un si cruel, c'est du 

; changement des voix. — Constaté que les 

cloches ne m'apportaient pas de mélancolie. 

j — Tout ce qui est en dehors de mon sentiment 

\3iQ\\iQ\^ovixV Ange Blanc, tout ce qui me rappelle 

j un passé où elle n'était pas, est exempt de mélan- 



l62 PREMIER MEMORANDUM 

colie. — De mon passé, je ne regrette qu'ellequi 
ne s'y est pas mêlée, — qui n'a pas pris ma vie 
d'assez bonne heure pour me sauver de tout ce 
que cette folle vie a eu de coupable etd'affreux. .. 
Jeté moi-même mes lettres à la poste, — 
puis rentré pour dîner seul. — Lu le Siècle en 
dînant. Il y avait un article sur Charlet, vide 
d'idées, mais plein de citations assez curieuses. 
— Une espèce de Bourru bienfaisant, en fait 
d'idées, que ce Charlet ! Il a du trait, mais le 
sculpteur Préault, que je connais, en a plus que 
lui. — Après mon dîner, ahé chez Trebutien 
oîi nous avons causé au coin du feu, retirés de 
tout, parfaitement à nous-mêmes, dans cette 
cellule silencieuse, — comme deux pasteurs au 
fond des bois. — Avons jaugé cette vie de tant 
d'années, passée sans nous voir ; dit les choses 
inexprimables par lettres, inexprimables ici, — 
ce que j'appelle le quatrième dessous de tout! — 
Verve, éclat, mouvement, hardiesse, vérité de 
gens qui font leur jugement de Josaphat sur les 
choses, les autres et eux-mêmes! De pareilles 
causeries payent l'absence et la solitude en- 
durée du cœur. — Revenu à l'hôtel quelques 
minutes après dix heures. — Fatigué de ma 
nuit précédente en voiture, je me suis couché. 

ap septembre. 
Levé à 7 heures, — la tête ferme comme un 



PREMIER MEMORANDUM 163 

homme qui a dormi et qui vit beaucoup par le 
sommeil. — La physiologie m'a appris que les 
natures fortes ont pour nourrice le sommeil. 
Plus j'ai souffert, plus j'ai travaillé (autre souf- 
france souvent!), plus j'ai senti, plus je me 
suis passionné, plus j'ai dormi après... comme 
une brute ! Oui ! môme le chagrin, l'inquiétude, 
Vagonie de l'inquiétude (une sensation à moi!), 
me font dormir. C'est la honte de la Poésie 
que cela, mais c'est la nature humaine et son 
impassible réalité. Plus on dépense, plus il faut 
réparer; et si l'on ne répare pas, c'est que Dieu 
n'a pas mis en vous les forces réparatrices... Et 
voici la Poésie qui se relève tout à coup ! car la 
Force — une force quelconque — est une chose 
poétique ! — Condé dormait au moment de 
livrer bataille. Les badauds de l'histoire et les 
rhétoriciens donnent cela comme une preuve 
de la magnanimité et du calme de son âme. — 
Il est probable qu'il dormit d'inquiétude dévo- 
rée : — il avait peur de perdre la bataille, et 
les anxiétés finirent par... le foudroiement du 
cerveau, — une apoplexie ou une paralysie du 
sommeil. Physiologiqiiement, Condé était très 
fort. Rappelez-vous Ninon ! 

Commencé le Mémorandum que voici, — 
pris une tasse de café et fini une lettre à ma 
mère. — Le temps coupé de soleil et de pluie; 
mais c'est la pluie qui coupe le mieux. — 
Allumé du feu. — Je suis frileux comme une 



164 PREMIER MEMORANDUM 

hirondelle, et d'ailleurs ne sommes-nous pas 
en Normandie, la belle pluvieuse, qui a de 
belles larmes froides sur de belles joues fraîches ? 
— J'ai vu des femmes pleurer ainsi 1 Les pluies 
de la Normandie sont froides comme les 
larmes de ces femmes-là ! — Resté à ma table 
à écrire jusqu'à midi, — habillé, — mangé 
deux côtelettes, — jeté ma lettre à mîa madré 
à la poste, — puis allé à la Bibliothèque trouver 
Trebutien. — Avons lu des vers de Guérin, 
inconnus, et qui doivent briller au premier 
rang dans le volume que nous préparons. 
Superbes de tout point, et dans une inspiration 
très peu habituelle à l'auteur, qui est panthéiste 
avant tout, — non pas à la manière allemande, 
Dieu merci ! mais à la sienne, — incomparable. 
Or, les vers en question sont personnels, pas- 
sionnés et chrétiens. — Pendant que nous 
étions là, Charma est arrivé. — Très gracieux 
l'un pour l'autre. — J'aime le rare esprit de 
Charma, un esprit perçant et sceptique, agile, 
mais sans assiette. Homme d'objection, qui 
n'affirme qu'un quart d'heure ce qu'il croyait 
le plus! Il avait le génie de la critique. Chas- 
seur d'idées qui faisait lever un gibier immense. 
Le génie de l'affirmation et de la certitude lui 
est-il venu, ou n'est-il que ce qu'il était autre- 
fois? Le temps, qui mûrit quand il ne pourrit 
pas, a-t-il mûri Charma ? L'a-t-il accru ? L'a-t-il 
lesté? et le stat violes est-il enfin venu à cet 



PREMIER MEMORANDUM 165 

homme qui tournait toujours, comme une ai- 
guille trop aimantée, dans la rose des vents 
de sa philosophie? — Nous nous sommes trop 
peu vus aujourd'hui et sommes trop restés 
sur le terrain plane des politesses officielles 
pour le savoir. — Vu aussi à la Bibliothèque 
une Anglaise à laquelle Trebutien m'a pré- 
senté, — U7ie poète, — une madame Carey, je 
crois. Accent anglais, figure anglaise, mais 
cordiale, aimant la poésie, les livres, tout ce 
qui rend hleite une femme, et n'étant pas hleue! 
— Elle débarquait dans la langue et la littérature 
françaises, et comme elle était à Caen, elle lisait 
Malherbe, l'admirant avec un entr'ouvrement 
de bouche qui laissait voir ses dents blanches 
et bien rangées sous ses lèvres courtes, — 
une bouche confortable. — Trebutien — avec 
qui elle est en politesse de livres — lui a 
donné les Reliquia d'Eugénie de Guérin, m'a 
prié d'y mettre une inscription, et, comme 
nous venions de parler de Shakespeare, j'ai 
écrit sur le petit volume : A Madame C... 
Donné par J. B. d'A. et G. S. T. comme un hom- 
mage respectueux et comme tine espérance, — V es- 
pérance de voir une main de femme préparer la 
gloire du cygne du Cayla dans l'île des cygnes de 
Shakespeare. — Trebutien a eu la bonté de 
trouver cela bien. Not shocking ! — Après le 
départ de la dame, qui était flanquée de deux 
autres, muettes comme des esclaves turcs, Tre- 



PREMIER MEMORANDUM 



butien m'a fait les honneurs de sa Bibliothèque. 
— Examiné ensemble les portraits qui ornent 
le pourtour : les gloires du pays, sous les nuages 
du pays, et qui, à l'exception de Huet, de Mal- 
filâtre et du poète de l'Anglaise, — notre 
Malherbe, — ne se voient guères à l'œil nud 
que dans l'atmosphère du pays. Remarqué 
trois ou quatre bonnes toiles, entre autres deux 
portraits d'un amateur de Vire, m'a dit mon 
Cicérone, — un monsieur Le 'Grain (qui, ma 
foi ! pourrait faire semence et récohe !), et qui, 
tout amateur qu'il soit, a le sens et la main ar- 
tistes. — Sommes sortis de la Bibliothèque à 
quatre heures, après avoir déterminé le genre 
de travail que nous devons faire ce soir sur 
Guérin. — J'ai voulu accompagner Trebutien 
dans sa promenade habituelle avant le dîner. 
— Il est régulier comme Lord Byron lui- 
même, et moi je ne veux rien déranger à 
l'économie de sa vie, mais lui rendre ses habi- 
tudes plus chères quand je serai parti, parce 
que je les aurai partagées! 

En sortant pour la promenade en question, 
Trebutien a trouvé at home et m'a remis triom- 
phant — il prévoyait le plaisir qu'il allait me 
faire — une lettre de ma sénéchaussée d' ... L'ai 
lue de suite, — pour la relire! — Ces lettres 
sont le cordial de ma vie, Vélixir de longue vie 
pour mon cœur ! — Allés sur le Cours en fai- 
sant un détour, à cause du vent qui était fort 



PREMIER MEMORANDUM 167 



vif et du soleil qui ne l'était pas. — Traversé 
la place Malherbe. Ai montré les fenêtres de 
mon ancien logement d'étudiant à Trebutien. 

— L'une de ces fenêtres était ouverte. Une 
femme y travaillait. — En les regardant, tou- 
jours le même calme, toujours la même ab- 
sence de mélancolie. — Ah ! VAnge Blanc serait 
bien contente si elle pouvait voir le fond de 
mon cœur ici! — Elle m'a déraciné de cette 
terre que j'ai aimée pourtant, et il n'en reste 
pas un grain de poussière à mes racines!... 

Nous n'avons fait qu'une moitié de prome- 

' nade, parce que le Cours était envahi par une 

foire, — une vieille foire normande. — la 

Foire aux Oignons, — et que nous ne sommes 

fous, Trebutien ni moi, de la figure humaine. 

— Longé le mur, le fameux mur qui a rendu 
Trebutien si éloquemment indigné dans son 
livre sur Caen, lui, le lapidaire jaloux de sa 

; ville, qui demain ne sera plus des pierres pré- 
f cieusesl — En voyant cela de mes propres 
I yeux, j'ai compris sa colère. — Ce mur est le 
s massacre, sous des pierres, d'une promenade 
I charmante ; la stupide lapidation d'une belle 
I chose. — Avons remonté le canal du Duc Ro- 
•| hert, peu profond, jaune dans l'herbe verte, 
S ridé de mille plis. — Que de plis effacés et re- 
! faits par le vent depuis le Duc Robert et l'an- 
née 1 104 1 O rêverie 1 — Nous sommes tournés 
vers la prairie, ce Camp du drap vert, — la 



I 



l68 PREMIER MEMORANDUM 

gloire et la beauté du Cours la Reine, — et 
Trebutien m'a montré du bout de sa canne — 
la seule chose avec quoi on doive désigner de 
pareilles abominations, car la main crispée y 
répugnerait, — la place où ils vont couper ce 
splendide morceau de verdure et rompre un 
horizon, beau, à sa manière, comme la baie 
de Naples ou la vue du Bosphore. Ah! si 
Byron avait vécu ici comme Brummell, cette 
promenade sublime aurait son rang dans les 
admirations officielles du monde et de l'Eu- 
rope ! Cela est vraiment digne des vers du 
Don Juan ou du Childe-HaroU. 

Rentrés, — sans rencontrer un visage digne 
d'arrêter le regard. — Depuis que je suis en 
Normandie, n'ai pas vu un seul front où la 
main divine ait laissé son petit bout de rayon. 
A Valognes, le pays des jolies filles de mon 
adolescence, je n'ai pas vu, pendant tout le 
temps que j'y suis resté, errant dans ses rues 
et sa place comme une âme en peine, une 
seule figure sous ces comètes* qui ne sont plus 



* Les comètes étaient une espèce de coiffes très 
busquées en avant et formant casque, et qui don- 
naient l'air singulièrement amazone à ces riantes 
tètes si coquettement entortillées dans du linon. 
Pourquoi les appelait-on des comètes? Le langage 
de la mode a sa folie. Toujours est-il que pour bien 
porter ce genre de coiffe, il fallait avoir en chignon 
la chevelure de Bérénice. 



PREMIER MEMORANDUM 169 

radieuses et qui m'éblouissaient autrefois ! — 
La figure humaine, supportable seulement dans 
la beauté de la femme et de l'enfant, s'en va 
comme tout le reste. Thersite! voilà mainte- 
nant l'humanité, et ce polisson a des filles! 

Dîné tête à tête, à l'hôtel, — et nos lèvres 
essuyées, retournés, Trebutien et moi, à sa 
cellule, que j'aime parce qu'elle encadre admi- 
rablement, dans sa nudité sérieuse, le Passer 
Solitariiis. — Allumé âeiLX feux, celui du bois 
et celui de l'âme : un véritable embrasement 
de causerie! Lui me questionnant, moi répon- 
dant, et, par la confidence, complétant mes 
lettres et le faisant descendre tous les escaliers 
en spirale d'une vie que les circonstances, les 
passions, le diable enfin, ont tordue et retordue 
longtemps comme un tire-bouchon anglais, 
forcé par la main crotoniate de quelque vaillant 
ivrogne ! — Retrempés de temps à autre dans 
les flots de cristal sonore et lumineux de la 
poésie de Guérin ; — marqué à l'encre rouge 
les pièces qui doivent composer le volume de 
vers. — En nous faisant sévères comme des 
hommes à qui rien ne manque, nous en avons 
trouvé vingt-trois, — vingt-trois chefs-d'œuvre I 
où Dante et Virgile s'entrelacent ^ar-(5?^5J?<5 une 
inspiration qui a sa geniiiness à elle, et que rien 
ne rappelle dans les poésies jusqu'ici connues 
et admirées. — Rentré avec la volonté de tra- 
vailler, et je n'ai pu que lire. — Les vers de 



22 



lyo PREMIER MEMORANDUM 

Guérin avaient fait lever en moi mille penséeSj 
comme un airain frappé fait lever les abeilles«s 



^o septembre. 

Levé à sept heures, — soins de toilette jus- ' 
qu'à huit. — Le coiffeur ! — puis assis à ma 
table, et travaillé en prenant le café, comme à 
Paris. — Me voici rentré dans la vie régulière, 
la seule chose qu'il y ait, les seules balises qui 
arrêtent, pour un être aussi dominé et entraîné 
que moi par ses pensées et ses rêveries. — Que 
de fois je me suis placé devant un travail dé- 
terminé, important, pressé, nécessaire, et là 
diable de Fancy ayant ouvert ses grandes ailes, 
je m'en suis allé, malgré moi, dériver bien 
loin 1 — Les règles ne sont bonnes que pour 
les natures fougueuses, capricieuses, irrégu- 
lières. Les réguliers n'en ont pas besoin. Il 
faut comprimer les passions dans des routines, 
ou bien on n'entend rien à la vie et on se fait 
dévorer par elle. — Travaillé et lu jusqu'à 
deux heures, même en déjeunant. — Le temps 
vif, mais relevé (mot d'ici). — Habillé vers 
deux heures, pour aller rejoindre Trebutien à 
la Bibliothèque. N'y était pas. — L'ai trouvé 
chez lui, et, tentés par le soleil, quoiqu'il fût 
assailli de nuages, nous sommes allés sur le 
Cours la Reine, — cette promenade belle comme 



j 



PREMIER MEMORANDUM 171 

celle dont elle porte le nom, et, comme elle, 
condamnée à mort. Pour cette seconde reine 
(la reine des promenades), le coup de guillo- 
tine sera un viaduc. 

Monté et descendu les trois côtés du Cours, 
'^ — l'encadrement de la prairie. Le temps 
expressif : un peu de vent salé et fouettant 
comme le vent des bords de la mer, mais le 
ciel gonflé de gros nuages, bleu-ardoise, avec 
des nappes de soleil qui se levaient et retom- 
baient entre ces gros nuages comme des rideaux 
de théâtre, — lumière intermittente. Sous ce 
dais de nuages d'un ton sombre, le vert de la 
prairie, éclatant, presque mordant, faisait bien ! 
Quelques flaques d'eau, venues des pluies 
tombées ces derniers jours, semaient, ici et là, 
de petites opales les faces de la vaste Émeraude. 
— Pas une âme au milieu de tout cela... que 
les deux nôtres qui n'en font qu'une ! — Ar- 
rivés en face du pont de Vaucelles. Remarqué 
le profil indigne, bâtard, prosaïque, bourgeois 
de ce temps (ce mot dit tout), des maisons qui 
bordent par là la rivière. — Tout est désho- 
noré par les constructions modernes : le pay- 
sage, la terre et les eaux, et jusqu'à l'air dans 
lequel on ose les élever! — Quelles traces les 
classes moyennes, comme dit Guizot, leur publi- 
ciste et leur parrain, laisseront dans l'histoire, 
et quelle signature de leur bassesse que leurs 
monuments 1 



1^2 PREMIER MEMORANDUM 

Ils ont aussi détruit des saules qui pleuraient 
bien de l'autre côté de la rivière et qui sem- 
blaient l'avoir dégoiittèe de leur chevelure ; mais 
il fallait bien démasquer des usines qui veulent 
se montrer dans leur gloire. Des usines et des 
latrines, voilà ce que la civilisation du xixe siècle 
plante orgueilleusement sur ses fleuves! — En 
revenant, avons rencontré une ou deux bonnes 
d'enfant, — aussi vulgaires que leurs maîtres 
probablement, — quelques étrangers, et une 
vieille mère qui promenait sa vieille fille avec 
une surveillance... posthume! — Suis allé seul 
faire une visite à M. Bertrand, que je n'ai pas 
revu depuis ma jeunesse ; — il était sorti. Puis, 
avec Trebutien, visité MM. Le Flaguais. — 
Causé là avec assez de fringance. — Revenu à 
l'hôtel (moi) et lu le livre de Hefele (Ximénh) 
sur lequel je dois artichr. — Homme grand 
(Ximénès), livre petit. Les Allemands ne savent 
pas faire un Hvre, ils ne peuvent que le pré- 
parer... 

Trebutien est venu à cinq heures. — Dîné 
comme je veux dîner tout le temps que je serai 
ici, insieme et seuls. — Mis des réputations de 
femmes sur la table. Il paraît que la corruption 
ne manque pas plus à la province qu'à Paris. 
— Mœurs Égalitaires ! L'Égalité dans le vice va 
plus vite encore que l'Égalité politique, qui ne 
va pas mal! Où finirons-nous par arriver? — 
Après le dîner, tracé notre diagonale ordinaire 



PREMIER MEMORANDUM 173 

et allés faire du feu chez Trebutien. — Cau- 
serie entrecoupée de lectures. — Avons lu un 
poète, presque inconnu, quoique son nom soit 
entouré des fleurettes de Clémence Isaure et 
qu'il traîne parfois dans quelques journaux : 
Siméon Pécontal. L'avais vu et entendu à Paris, 
— pas brillant, embarrassé dans ses phrases 
qu'il ne finit pas, mais d'un œil et d'une phy- 
sionomie assez sympathiques. — Eh bien, cet 
embarrassé de diction en a une très ferme et 
très nette la plume à la main. Évidemment, il 
a en lui vertu de poète. Le caractère de son 
talent est un don charmant de simplicité. Il est 
simple... comme on ne l'est plus. La déca- 
dence de ce temps ne lui a pas contourné les 
membres dans ses gymnastiques enragées, et 
il ose être naturel. — Avec cela, peu de suc- 
cès, une vie obscure. Il est, je crois, bibliothé- 
caire quelque part. Mais, moi, je dirai pro- 
chainement ce que vaut cette violette oubliée 
qui, de temps à autre, s'élance en lys; — car 
il a parfois l'élévation et la splendeur nitide, et 
le port suavement fier de cette fleur royale. Les 
meilleures aubaines de mon métier de critique, 
c'est de rendre justice aux pauvres et si tou- 
chantes supériorités méconnues : 

Je ne suis qu'tin ver luisant, 

Mais je rends leur nuit moins sombre ? 

Trebutien un peu fatigué, je me suis retiré 



I 



174 PREMIER MEMORANDUM 

vers dix heures, — au coiivre-feu, qu'on sonne 
encore ici comme au Moyen Age. Ils ont ou- 
blié de supprimer cela! — Rentré à l'hôtel. — 
Ai remarqué la tristesse de la ville en traver- 
sant la place Royale. Elle est triste comme un 
cadavre. 



r"'' octobre. 

Levé toujours à la même heure, — rasé, — 
puis, le feu allumé, au travail! — Achevé le 
Ximénès comme lecture. Pas plus content de la 
fin que du commencement, et les traducteurs 

— deux cuistres sous la même calotte grasse 

— l'ont encore gâté avec leur style vulgaire et 
lourd. — Couronné mon travail de la matinée 
par une lettre à Sainte-Beuve, en lui envoyant 
les Larmes d'une Sœur, cette poésie retrouvée 
dans les papiers d'Eugénie de Guérin, — fleur 
venue sur une tombe et que nous avons ramas- 
sée sur une autre tombe, — tronçon de chef- 
d'œuvre auquel, non le souffle, mais la main 
a manqué! — Sorti par le plus beau soleil 
d'automne, — une promesse d'octobre brillant, 

— allé à la Bibliothèque rejoindre Trebutien. 
Il y avait là M. Le Elaguais, puis M. de G..., 
inspecteur d'Académie. — De là, nous sommes 
allés, Trebutien et moi, chez M. Mancel, l'an- 
cien libraire, le Murray de Caen, qui a quitté 



PREMIER MEMORANDUM î 7 $ 

la librairie pour se jeter dans les beaux-arts; 
— il est amateur de peinture. — Tête ori- 
ginale, du reste, pleine de feu, de mouve- 
ment, de manière de sentir à soi, et qui a 
échappé à la pétrification commerciale, tout en 
gagnant sa fortune dans le commerce ! — M'a 
plu tel quel, et aussi parce qu'il ressemble énor- 
mément à mon ami Poncet-Deville. C'est le 
même regard, la même expression de sourire, 
la même lèvre supérieure, pincée, la même 
coupe de moustache sur cette lèvre fine et vi- 
brante comme une chanterelle, la même parole 
abondante, enthousiaste, un peu personnelle, 
même un ^eufate (mais je n'ai jamais haï une 
nuance de fatuité dans un homme, quand le 
manque d'esprit ne le compromet pas). — M'a 
fait voir ses tableaux. Il en a plusieurs très re- 
marquables ; mais ce que j'ai remarqué, moi, 
c'est un Saint Sébastien de Van Dyck, un por- 
trait attribué au Guide, et une Vierge d'Hem- 
ling, qui surpasse toutes les têtes de Raphaël, 
et m'a frappé comme une des plus belles et 
radieuses choses que j'aie vues de ma vie, et 
que, probablement, il y ait à voir. — J'ai pensé 
à VAnge Blanc. 

Le Saint Sébastien est de l'élégance aris- 
tocratique de cette i?ionstache retroussée qui a 
i dans le talent, trait pour trait, ce qu'elle avait 
! dans la figure ! (Qui ne connaît pas ce portrait 
de Van Dyck dont les femmes sont folles, 



176 PREMIER MEMORANDUM 

quoiqu'il ne soit plus qu'une vaine toile?...) 

— Le Saint est debout, la tête de profil, 

— une tête hâve de douleur, mais résignée, 

— et le corps nud et presque tordu par la 
souffrance est àt face. Ce corps, où la douleur 
lutte avec la force, l'artiste l'a fait (idée pro- 
fonde 1) plus puissant que svelte, et il ressort 
bien dans sa pâleur, marbrée de meurtrissures, 
sur une large draperie rouge qui semble tom- 
ber d'une colonne. Malgré la force du soldat 
qui résiste dans le martyr, il y a un mouvement 
de douleur qui révèle bien qu'il est vaincu : 

— les genoux portent en dedans comme les 
genoux d'une femme. — Ce mouvement est 
très beau. — Dans un sujet pareil, abordé 
avec cette hardiesse qui conçoit Sébastien en 
athlète-martyr et le muscle pour expliquer cette 
masse de flèches sous laquelle il périt et qui ne 
l'a pas renversé encore, il n'y a que Van Dyck 
au monde qui pût introduire cette incroyable 
élégance, — l'élégance dans la force presque 
massive, l'élégance dans la plus physique des 
douleurs! — Le soldat (Saint Maurice), armé 
et casqué, vu de trois quarts, derrière la co- 
lonne, et qui fait repoussoir au Saint, est aussi 
de la plus imposante noblesse et de cette aristo- 
cratie naturelle à Van Dyck, qui lui fait relever 
sur la toile son pinceau comme il retroussait 
sa moustache. 

Le portrait imputé au Guide, et qui est assez 



PREMIER MEMORANDUM I77 

j beau pour en être, est celui d'un homme dont 
! le nom est resté inconnu, et qui n'a peut-être 
j pour toute gloire que d'être cette peinture. — 
I Étrange chose ! le nom naufrage dans l'oubli, 
et les traits qu'on avait et qu'a détruits la tombe, 
les voilà anonymes et immortels 1 — Ils feront 
désormais penser tout ce qui pense, et cher- 
cher un nom impossible peut-être à trouver. 

— L'homme en question est un vieillard presque 
octogénaire. C'est un dignitaire dans l'Église, 
car il a une espèce de calotte claire sur la tête 
(serait-ce la calotte blanche d'un pape ?) et à la 
main une espèce de bâton pastoral. — Il est 
enveloppé d'une chape splendide, perdue d'ail- 
leurs dans une pénombre où le noir le plus 
sombre ne peut étouffer l'inextinguible éclat 
d'un coloris d'ambre et d'or! La tête de ce 
Prêtre, appesanti, mais non courbé de vieil- 
lesse, est tout à la fois majestueuse et terrible; 

— la pensée m'est venue, du premier regard, 
d'un docteur blanchi dans les méditations théo- 
logiques les plus absconses et d'un inquisiteur 
d'État. — La puissance de la méditation et celle 
non moins complète de l'action reposent et som- 
nolent sur cette face formidable. — Les yeux 
sont à moitié fermés sous leurs touffes de sour- 
cils et leurs profondes arcades sourcihères ; — 
il a tant vu, cet homme, qu'il peut fermer ses 
yeux sous les lassitudes du mépris! — La 
bouche, perdue dans la barbe, garde bien son 



23 



178 PREMIER MEMORANDUM 

secret, — selon Lavater, le secret de chaque 
homme est dans la bouche, indomptable à la 
volonté, qui fait des yeux des comédiens plus ou 
moins habiles; — mais il y a un retroussement 
dans la narine droite qui dit l'ennui dédaigneux 
de cette tête chenue pour toutes choses, — pen- 
sée et puissance, — mais qui n'abdique pas 
cependant. Voyez plutôt la main qui tient la 
crosse ou le bâton pastoral ! C'est tout un poème 
de volonté ! — Toute la politique de l'Église 
d'Hildebrand respire dans cette tête accablée 
par ce qu'elle sait, par ce qu'elle a fait, ce 
qu'elle a pensé, et qui ne renoncera jamais, 
sous ces lourdes fatigues qu'elle porte ferme, 
à ce grand néant du gouvernement des Em- 
pires. — La tête est bien d'aplomb sur ces 
épaules, — l'œil va droit aux hommes, et pas 
plus haut ! — Ce prêtre a peut-être pensé beau- 
coup au ciel, mais, j'en réponds, il ne l'a ja- 
mais regardé! 

Ce portrait est certainement un des plus 
beaux que j'aie vus. Il vaut presque le portrait 
peint par Léonard de Vinci, que je n'ai vu 
qu'une fois et que je n'oublierai jamais, et qui 
représente le gonfalonier Soderini de Florence, 
si cruellement maltraité par l'histoire. L'his- 
toire ne ment-elle jamais à perpétuité?... Je 
crois à l'histoire (dit je ne sais plus qui), mais je 
n'y étais pas ! Soderini est (si l'on s'y fie) uq 
bourgeois médiocre, digne de faire partie des 



PREMIER MEMORANDUM 179 



bourgeois actuels, les impolitiques bourgeois du 
dix-neuvième siècle ! Mais cette face d'homme 
d'État suprême est une réponse aux mauvais 
propos de l'histoire. — Léonard de Vinci re- 
viendrait au monde et il nous peindrait Thiers 
ou Oâilon Barrot, qu'il ne nous ferait jamais 
des Soâerini. Le génie de l'idéal n'est pas le dé- 
mon du mensonge. Ce serait toujours les loides 
que vous connaissez! 

Mais le plus précieux des trésors de M. Man- 
cel, c'est la Vierge d'Hemling. Pour nous, 
chrétiens, ceci est au-dessus de tout, — au-des- 
sus des Vierges et des Saintes de Fiesole, qui 
ont une beauté mortifiée et transparente, une 
beauté d'Élue. La Vierge d'Hemling a la beauté 
radieuse des Vierges de Raphaël; mais la divi- 
nité du Christianisme brille tellement dans 
cette tête, qu'à côté la tête de la Vierge à la 
Chaise paraît païenne, et même — comme 
expression — les têtes si chastes du Pérugin ! 
Nulle parole ne peut donner l'idée de cette 
chasteté divine, de ce revêtement du visage par 
une âme de vierge assez pure pour incarner en 
soi le Dieu de toute pureté. Au premier abord, 
on ne s'aperçoit pas qu'elle est belle d'une 
beauté charmante. On ne s'aperçoit que d'une 
chose : c'est qu'elle est vierge et qu'elle est LA 
VIERGE ! — On n'a pas vu Dieu, — on en 
mourrait, — mais on a vu SA MÈRE! — 
Positivement, on ne pense qu'à cela. Cela com- 



l8o l'REMlER MEMORANDUM 

plète l'esprit par une impression inconnue. Est- 
elle brune ou blonde ? — Je la crois brune. 

— Comment a-t-elle le teint? — Je le crois 
d'or vivant et tiède. — Quelle est la forme du 
front? — Je le crois à trois pointes, élevé, un 
peu proéminent; mais je n'en suis pas bien 
sûr. L'expression, l'angélique expression (il fau- 
drait créer des mots, mais qui les entendrait ?), 
empêche de voir les détails de cette tête, pal- 
pitante, infusée et éclairée de pudeur. — Oh ! 
que VAnge Blanc admirerait et sentirait cette 
beauté surnaturelle! —Je n'ai jamais, depuis 
que je suis dans ce pays, regretté autant VAngc 
Blanc qu'aujourd'hui. Elle aurait eu un vrai 
bonheur*. 

ME M... — Retourner chez M. Mancel, aprcs- 
demain, assurer ma première impression. 

Revenus par le quai, Trebutien et moi. — 
Le temps épuré et magnifique, de cette beauté 
triomphale d'automne qui est la gloire pour- 
prée de la Normandie. — Ils ont abattu des 
arbres sur ce quai, qui a encore sa mine gaie 
et qu'ils finiront, s'ils continuent, par attrister. 

— J'ai regardé (mais toujours sans mélancolie) 
quelques portes cochères sous lesquelles je suis 



* Le Catalogue des tableaux de la galerie Fesch 
attribue cette Vierge à Van Hyck, mais qu'importe ! 
La gloire est si souvent ignorante, que parfois elle 
devient sceptique. 



PREMIER MEMORANDUM l8l 

bien passé autrefois. — Trebutien m'a conduit 
voir Saint-Pierre, que le soleil lumineux de 
quatre heures, un soleil d'argent incandescent, 
plus que d'or I éclairait et fouillait dans tous les 
méplats de son anatomie d'architecture. — Très 
frappé, quoique l'architecture soit de tous les 
arts celui qui me touche le moins, mon juge- 
ment et ma réflexion admettant bien que c'est 
le premier, puisqu'il les comprend tous, mais 
ma sensibilité et mon imagination n'étant pas 
à son service. — Derrière le plus haut et le plus 
admirable monument, il y a de l'espace, et c'est 
toujours petit, ce que les hommes élèvent, vu 
à la hauteur du ciel! — Je fais exception pour 
l'architecture romane, qui m'a toujours fait 
éprouver des tressaillements intérieurs; mais 
l'architecture romane est une confession du 
néant de l'homme, tandis que le gothique, par 
exemple, qui veut être, avec de froides pierres, 
ce que les Pères des Thébaïdes appelaient une 
ascension de cœur, n'est que l'impuissance de 
monter jusqu'à Dieu. — Nonobstant, aujour- 
d'hui, j'ai compris Saint-Pierre, que Trebutien 
(qui est pour moi une grande autorité et même 
la plus grande autorité) n'hésite pas à regar- 
der comme la plus belle et la plus complète 
expression de l'idée, chrétienne ; — en préfère 
la flèche aux clochers de Chartres, — plus 
hauts, dit-il, mais non plus élevés. Ce qu'il 
faut voir dans les monuments, c'est leur geste. 



l82 PREMIER MEMORANDUM 



L'élévation des monuments, comme celle des ■ 
hommes, ne tient point à leur hauteur. — S'il 
est permis de parler d'art dramatique en face J 
d'une église, quand elles jouaient toutes deux j 
dans Cléopâtre, mademoiselle Dumesnil, qui 
était petite, écrasait mademoiselle Clairon et 
paraissait plus grande qu'elle. 

Pour rentrer à l'hôtel, pris la rue des Petits- 
Murs, cette écharpe d'eau et de saules, qui va 
de l'épaule de Caen à sa ceinture. — Ils ont 
commencé de couper les franges de l'écharpe 
et d'abattre des saules, là comme sur le Cours 
la Reine. — Ah! ici, ce n'est pas comme dans 
l'Évangile, où il est écrit si tendrement : « Bien- 
heureux ceux qui pleurent! » Les pleurs des 
saules de Caen ne les sauveront pas ! Le mou- 
lin qu'on entend encore sur ce pauvre bout 
de rivière dessaiilée et esseulée, on ne l'entendra 
bientôt plus. Les embellisseurs à contre-sens 
de cette malheureuse ville, qui fut belle, et qui 
accomplissent sur elle les immondes mutila- 
tions qui furent accomplies sur le corps de 
madame de Lamballe, sans avoir la saoûlerie du 
sang pour excuse, vont, m'a dit Trebutien, 
supprimer ce moulin qui battait comme le 
cœur simple et joyeux de la ville et nous tou- 
chait de son tic-tac. Ces gens-là auraient fait 
brûler au pasteur devenu vizir, de La Fontaine, 
sa panetière, sa houlette, et, je pense, aussi sa j 
musette. Aux bandes noires, de mémoire des- 



PREMIER MEMORANDUM 183 

■ tructive, ont succédé les ingénieurs. Et cette 
bande Ueue est, Dieu me pardonne ! pire encore. 
Rentrés et dîné à l'hôtel. — Après dîner, 
promenés dans la ville, entraînés par la beauté 
du temps et un commencement de clair de 
lune, — une échancrure de la coupe d'albâtre 
où nous boirons dans deux jours! — Popula- 
tion sans aucun caractère dans les rues, — 
fourmillement de la vulgarité humaine, — pas 
•vu un profil qui ne fût commun ou grotesque 
aux vitres éclairées des magasins. — Ils ont 
aussi leur Passage, leur sale copie d'une sale 
chose : le Passage des Panoramas à Paris. — 
Avons fait le tour carré de la place Royale et 
BOUS en sommes allés défiler le collier un peu 
mêlé de nos causeries. — Lu, pour faire un 
point d'orgue harmonieux à nos conversations, 
la Promenade dans la Lande, de Guérin. — 
Poésie souffletante pour messieurs les poètes 
de ce temps, qui ne sentiront pas le soufflet! 
Mais nous l'entendrons, nous! et cela ne 
manque pas de volupté. — Parlé de mon 
Jacques II, que Trebutien veut pubHer, et que 
je lui dédierai certainement, comme au seul 
honmie qui ne sourcille pas devant cette har- 
diesse historique; — puis de mes Rhythmes 
oubliés, que j'oublie trop. Mais mon excuse, 
c'est toute ma vie; ce sont les deux pistolets à 
quatre coups de la Nécessité que j'ai appuyés 
sur les quatre artères carotides ! 



184 PREMIER MEMORANDUM 

Parlé aussi de sa mère, sur la mort de laquelle 
il ne m'a donné que des détails vagues, trem- 
blant et n'osant d'émotion. — Je lisais dans son 
âme et n'ai pas voulu faire saigner le velouté 
sensible de cette fleur de douleur immortelle. — 
J'ai connu sa mère, et je ne puis abstraire des 
souvenirs qui me hantent le plus (les Morts me 
hantent!) ses profonds yeux noirs, creux et 
lavés de larmes, et cette voix un peu traînante, 
chargée de tant de cœur et de l'accent de mon 
pays. Trebutien a de ces yeux-là, mais ceux de 
sa mère s'enfonçaient plus lentement, plus 
longuement dans l'âme. Les siens, aussi noirs, 
dardent comme le diamant, et les choses qui 
passent dans ces deux miroirs, constellés de 
pensées, sont plus nombreuses... Figure de 
Stahat mater dolorosa, que madame Trebutien, 
et de mère plus douloureuse que l'autre. Elle, 
elle n'a jamais eu d'Assomption. 

Rentré à l'hôtel, sous une nuit qui a des 
lèvres de morte pour la froideur, de belles 
lèvres bleues, car le ciel est d'un azur superbe 
et glacé. — Écrit tout ce Mémorandum avant 
de me coucher. — Il est près de minuit. — 
Bonsoir ! 

2 octobre. 

Levé avec un mal de tête que le café a dis- 
sipé et que j'attribue au cidre que je bois comme 



PREMIER MEMORANDUM 185 

un vrai Normand, depuis mon séjour dans ce 
pays des pommes que Saint-Amand a chanté. 
— Le coiffeur est venu. — Écrit et lu jusqu'à 
deux heures sans désemparer. — Le temps 
moins beau qu'hier, — des nuages, du vent 
acide comme citron; — mauvais temps pour 
les gens nerveux! — Habillé. — Allé chez 
M. Bertrand, que je veux voir à toute force, 
Trebutien sait pourquoi. — Pris par ce poé- 
tique pont Saint-Jacques qu'ils ont aplati, orné 
de trottoirs et dont je regrette la courbure. — Il 
y a là encore deux ou trois saules pleureurs aux 
angles du pont et de la rivière, qui sont bien 
charmants dans leur verte mélancolie pour res- 
ter là longtemps; — on les arrachera, ces gra- 
cieux ennemis! — Où est maintenant mon 
pauvre vieux aveugle en sarrau bleu, accroupi 
sur ses talons comme un vieux Turc, et qui 
disait son Ave Maria éternel? — Belle prière 
pour un pauvre ! Il semblait saluer les femmes 
qui passaient de ce noble salut d'Ange : « Je 
vous salue, Marie, pleine de grâce », et en 
même temps il priait CELLE-LA qui ne pas- 
sait pas, mais qui l'entendait mieux que celles 
qui passaient. — Cette vieille face tannée par 
le vent, la pluie, la neige, le soleil, toutes les 
atmosphères ; ce bronze pensif de la cécité et 
de la misère qui murmurait sans cesse, le jour, 
la nuit, Memnon de la pauvreté qui, plus so- 
nore et plus touchant que l'autre, avait toujours 



24 



l86 PREMIER MEMORANDUl 






sur la lèvre le cruel rayon d'adversité qui le 
faisait gémir, où est-il maintenant?... Dans 
quelque coin perdu du cimetière de Vaucelles?. . . 
et à sa place, vous trouvez deux décrotteurs! 
— Probablement ici, ville bien administrée 
(horrible langage!), la mendicité est interdite. 
On chasse des rues ceux que la Religion a si 
divinement nommés « les membres de Jésus- 
Christ », et on souffre... que dis- je? on inau- 
gure des décrotteurs à leur place. Vive le tra- 
vail! 

Toute la différence entre le Moyen Age et 
le monde moderne est là dedans. 

N'ai pas trouvé M. Bertrand. — Rejoint 
Trebutien à la Bibliothèque, mais en prenant 
par le Cours, — Le temps triste, les nuages 
gris, le vent sabrant les orm.es comme avec un 
bancal et leur hachant leur beau visage de ver- 
dure nuancée. — Le canal du Duc Robert se 
ridant toujours dans ses eaux qui semblent 
rouillées par le temps. Vieillesse d'eau qui 
ressemble à la vieillesse du fer. — La prome- 
nade déserte , — les impressions d'hiver qui 
s'avance, mais démenties par cette étincelante 
et printanière beauté de la Prairie, qui n'a pas 
besoin de lumière pour la renvoyer dans son 
pur éclat d'émeraude ! — Louvigny — d'ordi- 
naire bleuâtre — presque noir, comme j'ai vu 
Jersey pour la dernière fois sur la falaise de 
Carteret. — Horizon de terre, horizon de mer : ' 



PREMIER MEMORANDUM 187 

il n'y a rien de plus magnifique pour moi, 
dans les paysages de Dieu, que les horizons! 

— Guérin dirait cela mieux que moi. 
Arrêté encore sur le pont qui sépare les deux 

Cours. — J'aime les ponts. Je les ai toujours 
aimés et ne puis passer sur aucun sans invo- 
lontairement m'arrêter. — Peut-être y a-t-il 
en moi beaucoup de l'homme aux rubans verts, 
qui crachait dans le puits pour faire des ronds. 

— Il faut que je m'appuie à tous les parapets 
et que je regarde dans toutes les eaux, comme 
un Narcisse, mais ce n'est pas, certes! pour y 
retrouver mon image. — Pensé au pont de 
Saint-Sauveur, que j'ai trouvé détruit cette an- 
née, — renversé, m'ont-ils dit, par une inon- 
dation de cette tranquille Douve, qui ne se met 
jamais en colère, mais qui, quand elle s'y met, 
comme les gens tranquilles, s'y met bien ! — 
La colère de l'agneau ! — Pensé aussi — car 
la pensée est le plus audacieux des ponts jetés 
entre et par-dessus toutes choses — au petit 
pont de l'E..., en A... — Y ai-je rêvé, appuyé 
sur mon bourdon et revenant avec mon cama- 
rade Neïor, mon Boatswain, à moi, de mes pè- 
lerinages à cet humble village de B..., digne 
d'être chanté par Crabbe ou par Burns, dans 
le temps que j'étais à ... ! — Temps heureux, 
que je m'en vais recommencer! 

Rien vu dans ma randonnée sur le Cours, 
qu'un bonhomme qui balayait la poussière et 



l88 PREMIER MEMORANDUM 

les feuilles tombées, empiétant sur le travail 
du vent et du temps! — Du reste, pas une 
femme, — l'ornement de toutes choses! Un 
chapeau rose fané qui s'en allait, je crois, juché 
sur de longs pieds puce, — les pieds de la 
reine Pédauque, — voilà tout ! — Entré à la 
Bibliothèque, causé avec Trebutien de la Rosa 
Mystica de mon frère qu'il va publier, — lu les 
épreuves. — Poésie sans saveur pour moi; — 
il faut être plus avancé que je ne le suis dans 
la vie religieuse pour être touché de ce qui 
touche Léon, comme poétique. — Il est évident 
que les mots n'ont pas la même physionomie 
pour nous deux. — Tel est l'effet général du 
petit volume sur mon indigne personne ; mais, 
à plusieurs endroits, j'ai senti et constaté le 
mouvement, l'élan et l'expression poétique 
comme je la conçois. — Lu dans les Annales 
archéologiques de Didron une notice intéres- 
sante, quoique froidement écrite, sur Hemling, 
le peintre de ma Vierge d'hier. — De Bruges, 
probablement, car on ne sait rien de précis sur 
cet homme de génie, — né en 1430, — connu, 
comme Dieu, seulement par ses oeuvres, qui 
nous parlent, comme Dieu, dans le fond du 
cœur! — J'aime ces hommes qui sont dans 
l'histoire comme les anciens rois de Perse 
dans leur empire, et qui ont la Majesté de 
V Invisible. — Hemling est ainsi. On ne le voit 
pas et on l'invente. On dit (parlez, Flânières 



PREMIER MEMORANDUM 189 

de l'Histoire !) qu'il s'est battu à Morat pour le 
I duc de Bourgogne (à la bonne heure ! un grand 
I artiste ne peut pas se battre pour des Républi- 
i cains), qu'il fut blessé, revint à l'hôpital de 
I Bruges, tourna la pieuse tête d'une religieuse 
(l'auteur de la notice ne le croit pas; les rai- 
sons qu'il donne de son incrédulité sont cu- 
I rieuses et méritent la nôtre), et puis tomba 
I dans l'oubli avant la mort ou dans la mort 
avant l'oubli. On ne sait pas bien. Même son 
nom est une question : les uns disent Memling, 
les autres Hemling, par politesse et plus de 
commodité pour la gloire. Hemling, ou Hemme- 
Jinch, est, en effet, plus facile à prononcer que 
Memling; mais pour mon compte, j'aimerais 
mieux Memling, moi 1 et précisément parce que 
i c'est plus difficile. Que la Gloire, cette injuste 
I bégayeuse si souvent, mâche des cailloux 
! comme Démosthène pour apprendre à parler 
j mieux et plus fort, et puisque nous ne pouvons 
I couper la langue humaine en train de sottises, 
I écorchons-la du moins avec le nom des grands 
! hommes qu'elle a méconnus ! 
! Sommes sortis de la Bibliothèque après avoir 
' noté de consulter l'édition de Segrais que je 
I pense à rééditer, avec une introduction sur ce 
Normand aux grâces si tendres, le singulier pas- 
teur du pays des Pirates que je veux étudier, 
car autrefois il m'a plu... D'ailleurs, romans, 
impressions écrites, souvenirs, travaux, tout 



190 PREMIER MEMORANDUM 



1 



doit être Normand pour moi et se rattacher à 
la Normandie. Il y a longtemps que j'écrivais 
à Trebutien : « Quand ils disent de partout 
que les nationalités décampent, plantons-nous 
hardiment, comme des Termes, sur la porte 
du pays d'où nous sommes, et n'en bougeons 
pas! » Segrais est une gloire Normande, per-^ 
due un peu dans sa brume. Il m'appartient de 
l'en dégager. 

Fait la promenade de Trebutien, le demi- 
cercle tracé par lecanal du Duc Robert. — Même 
temps que tantôt, âpre et froid. — Sur la rampe 
herbue du canal, un petit garçon remontait en 
grimpant; vu de dos, dans l'herbe, il avait l'air 
d'un gros escargot azuré. — Trebutien m'a fait 
remarquer la beauté du feuillage des ormes, 
qui littéralement semblent avoir des pousses 
d'or, — le rameau d'or de Virgile dans leur 
forte verdure. C'est au point que, sans lor- 
gnette, je prenais ces pousses pour des grappes 
comme celles de l'acacia ou de l'ébénier, et 
que je méconnaissais la nature des arbres plan- 
tés devant moi. — Les tueurs de saules tue-' 
ront-ils ces magnifiques ormes ? Oseras-tu 
donc, Barbare, égorger Marins ? 

Vus de face, la prairie entre deux, ces ormes, 
dont on aperçoit la tête par-dessus les platanes, 
ont une beauté de ligne et de courbe, dans le 
bleu du ciel, qui fait penser au sein issant des 
eaux d'une femme plongée et couchée dans la 



MEMORANDUM 191 



mer. C'est la grâce dans la force, la soudaineté 
et le mystère. 

Quitté Trebu tien pour aller chez M . Bertrand . 
L'ai trouvé enfin! — M'a bien reçu et je dîne 
chez lui demain, tous deux seuls. — Deux 
passés à table, qui vont se regarder dans le 
blanc des yeux ! — Revenu à l'hôtel. Dîné 
avec mon Jîdiis Achates, celui dont je voudrais 
souder pour jamais la vie dans la mienne, 
comme je la soude ici pendant quelques jours. 

— Parlé cœur à cœur, tout en dînant face à 
face. — Après dîner, empêchés de sortir par 
la pluie. — Parcouru mes lettres à Trebutien, 
~ collection qui doit être la plus belle plume 
de mon aile, si je dois devenir un oiseau glo- 
rieux, — un oiseau du paradis de la gloire ! — 
Le meilleur de moi est dans ces lettres où je 
parle ma vraie langue et en me fichant de tous 
les publics! — Trebutien pense ainsi, et Tre- 
butien m'aime assez pour avoir la sagacité à! une 
femme qui aime, la plus foudroyante sagacité 
qui ait jamais fait entrer la pointe de sa fourche 
de feu dans ces ténèbres qu'on appelle la vie! 

— Écrit un mot orgueilleux sur le cahier qui 
renferme cette collection, — un mot orgueil- 
leux qui peut devenir un mot juste ! — Comme 
je ne suis pas Kepler, qu'il reste où il est, ce 
mot que l'avenir justifiera ^^M^^7r^. Je ne l'écri- 
rai point ici. — Parlé de Brucker, cet homme 
qui a pris son génie comme une coupe et l'a 



192 PREMIER MEMORANDUM 

renversé sens dessus dessous sur tant de fronts! 
Brucker, mon ami et mon maître, que celte 
chienne de Gloire pourrait bien oublier, car 
elle n'a pas la fidélité et le flair du chien, la 
stupide drôlesse! — A dix heures, rentré — la 
pluie tarie, et des constellations qui promet- 
tent beau temps pour demain. — Resté sur 
mon balcon trois quarts d'heure ; — on avait 
égaré la clef de ma chambre. Mais les balcons 
me plaisent dans la nuit. — Écrit, et to bed. 

M E M. . . — Penser à écrire à Saint-Bonnet et 
à lui envoyer les Reliqidœ de mademoiselle de 
Guérin. 

Oublié de noter qu'avant la promenade 
je suis allé acheter une limousine, semblable à 
celle des charretiers Bas-Normands, et dans la- 
quelle je veux envelopper mon dandysme cet 
hiver. Je la ferai doubler de velours noir, 
comme Jean Bart avait fait doubler d'or sa 
culotte d'argent, et elle aura une moins vieur- 
trissante destinée ! 



j octobre. 

Levé toujours à la même heure; — habillé 
et travaillé jusqu'à deux heures, selon l'écono- 
mie de mes journées ici. — Interrompu seule- 
ment par le déjeuner, fait rapidement sur la 
table même où j'écris. — Achevé ma toilette 



PREMIER MEMORANDUM T95 

et écrit à la comtesse de M... la lettre que 
VAiigc Blanc m'a demandée. — Cette lettre, 
que j'ai écrite aussi aimable qu'était aimable le 
st'iitinieut qui l'exigeait de moi, arrivera-t-elle 
à temps et trouvera-t-elle la pauvre comtesse 
encore vivante?... Mais qu'importe, du reste! 
j'ai retourné la fière devise : Fais ce que dois, 
advienne que pourra, et de fière, je l'ai faite 
soumise : Fais ce </?f'ELLE VEUT, advienne 
pourra! — C'est écrit pour lui plaire; que 
i..j faut-il de plus?... 

Jeté la lettre en question à la poste. — Monté 
ensuite à la Bibliothèque et partis, Trebutien 
et moi, pour revoir les tableaux de M. Mancel. 

— Même homme, même accueil, même sym- 
pathie dans l'amour de la peinture... — Revu 
les trois tableaux qui m'ont g«/^t'e avant-hier ; 

— nettoyé mon impression, cette première 
impression qui, comme la vague, a son écume. 
Clarifié donc cette vague, et voici ce qui reste, 
et ce qu'un troisième regard ne pourrait plus 
épurer : — Le Saint Sébastien n'a rien perdu 
de son élégance, de son expression, de sa ma- 
gnifique attitude de douleur; mais pourquoi, 
puisque la figure est défaite de souffrance et le 
corps crispé de la torture endurée, pourquoi 
les flèches de ses bourreaux ne hérissent- elles 
pas cette vaste poitrine à y planter tout un car- 
quois? Pourquoi le sang ne tombe-t-il pas de 
muscle en muscle sur cette musculature, en- 



25 



194 PREMIER MEMORANDUM 

saillie par l'effet du martyre? Pourquoi nulle 
plaie sur ce corps lustré, lubréfié par les sueurs 
pâles de l'agonie?... Les flèches qui devraient 
vibrer à l'œil dans la chair palpitante du Saint, 
elles sont en faisceau sous sa main droite. Il 
l'appuie sur le carquois, qu'il fallait vider sur 
son corps. Si le Saint était glorifié, si on le 
peignait comme il est ou comme on le conçoit 
dans le ciel, il suffirait des instruments de son 
martyre, indiqués par le carquois placé dans 
le coin du tableau. Mais il est là en pleine 
agonie, en pleine douleur, en pleine expira- 
tion de tout son être... Pourquoi donc nous 
montrer le supplice sans le supplice, sans les 
traces nécessaires du supplice? — Pourquoi l'ex- 
pression d'un homme déchiré qui n'a pas une 
seule blessure, un seul déchirement sur tout 
son corps presque convulsé cependant? Est-ce 
une contradiction? Est-ce un oubli? Quelle a 
été la pensée du peintre, car Van Dyck en 
avait une certainement? Il avait bien la puis- 
sance de piquer ce réseau de veines gonflées, 
et de faire ruisseler du sang sur ces membres 
qui auraient dû s'en abreuver? Il ne l'a pas 
fait. Son élégance suprême lui a-t-elle conseillé 
de supprimer la vue du sang comme trop phy- 
sique et trop horrible?... Son aristocratie qui 
ne l'a pas abandonné, même en peignant ce 
corps robuste de soldat Romain, ce torse et ces 
jambes développées au gymnase et dans l'arène 



PREMIER MEMORANDUM I95 

des champs de Mars, a-t-elle eu dégoût de la 
j réalité du sang et repoussé ce détail comme 
I grossier et inférieur?... Ceci pourrait bien être, 
mais serait une faiblesse. Trop d'aristocratie 
énerve l'art, étiole le génie. Un homme plus 
grand que Van Dyck l'a éprouvé : c'est lord 
Byron. La Gloire est une critique profonde 
quand elle écrit ou dit son nom avec son titre. 
Mais lord Byron aurait été plus grand encore 
si elle avait pu l'oublier. C'eût été Byron. Ce 
n'est que lord Byron ! 

Reconnu, en éclairant mieux le tableau, que 
ce que j'avais pris pour une draperie tombant 
d'une colonne, est un drapeau sur lequel cette 
tête militaire trouve bien son dernier oreiller ! 
Adoucissement du martyre, que la mort dans 
un étendard ! Une telle pensée est digne de 
Van Dyck, qui a économisé l'horreur de son 
drame. Il l'épargne (l'horreur) même à son 
martyr, en changeant, par la vertu de ce dra- 
peau contre lequel il l'appuie, le tertre piétiné, 
boueux et sanglant du supplice, en l'illusion 
d'un champ de bataille! 

Q.uant au portrait attribué au Guide, pas fléchi 
d'une ligne dans mon impression d'avant-hier 1 
— C'est toujours aussi profond, aussi puis- 
sant... aussi replié et sourcilleux de réflexion 
qu'avant-hier. — La tête de ce vieux pasteur 
d'hommes qui tient sa crosse de manière à 
faire trembler son troupeau, est plus étonnante 



196 PREMIER MEMORANDUM 

que le talent du peintre qui l'a retracée ; car on 
sent bien que cette tête a dû exister : — elle 
respire de réalité. — Q.uel portrait à mettre 
dans le cabinet d'un homme d'État moderne, 
pour lui apprendre la force, ou la lui faire voir ! 
ce que les hommes d'État des temps modernes 
ne connaissent plus ! — S'il y a de la force en- 
core dans ce temps énervé, ce n'est pas en haut ; 
c'est en bas. — Mais comme les forces d'en bas, 
c'est sans direction et sans lumière ; les hommes 
des classes élevées ont, eux (quand ils l'ont 
pourtant), la lumière, la faculté dirigeante, la 
politesse, des qualités enfin, dont l'histoire leur 
tiendra compte, mais la force, non! Ils l'ont per- 
due. — Peut-être ne faut-il pas trop de lumière 
pour être un homme d'État? ou, du moins, 
faut-il être plus fort que sa lumière, — savoir, 
pour agir, l'éteindre comme on éteint son 
flambeau. — On dit qu'en montant dans l'at- 
mosphère l'homme perd ses forces et s'éva- 
nouit. Les classes élevées, qui habitaient là-» 
haut, se sont évanouies... 

Revenus à la Vierge d'Hemling. — Aussi 
poignante de beauté douce, — aussi exquise, 
— aussi divine de virginité qu'à la première 
fois. — Quels yeux baissés! — Elle serait nue 
que ses paupières baissées ainsi la couvriraient 
toute mieux qu'un manteau qu'on laisserait 
tomber sur elle. — Je la croyais brune, elle 
est blonde: mais cette chevelure d'or est si 



PREMIER MEMORANDUM I97 

épaisse que l'or se brunit par la force de son 
épaisseur. — C'est le plus magnifique aiiburn, 

— comme disent les Anglais, car nous n'avons 
pas en français de nom exact pour cette cou- 
leur, — de Védat passant an profond, — de l'or 
se fonçant jusqu'au bronze sans cesser pour 
cela d'être de l'or. — Très difficile de détailler 
cette perfection dont l'ensemble est une har- 
monie, et l'harmonie le plus délicat et le plus 
mystérieux des sentiments. — Le peintre, en 
peignant la Mère de Dieu, a conservé toutes 
les faiblesses de la femme, et voilà pourquoi 
cette beauté céleste est comprise de nous, mal- 
gré les soixante atmosphères de pureté qui 
nous en séparent. — Elle est très droite, très 
perpendiculairement posée. — Les êtres purs 
sont droits; à la taille et au mouvement, on 
reconnaît les femmes chastes. — Les volup- 
tueuses traînent, languissent et se penchent, 
toujours sur le point de tomber ! — La manière 
dont le front et le nez se tiennent dans l'ovale 
un peu allongé de ce visage, — un rêve cor- 
porisé par le génie! — est, je crois, ce qu'il y | 
a de plus surprenant dans ce surprenant tableau. 

— Le nez, droit et pur, ni juif ni grec, le nez 
devait être le trait le plus accompli de cette 
tête adorable, parce que le nez est le trait qui 
révèle le plus lefond de notre âme, sa manière 
d'être habituelle, sa statique et non sa dyna- 
mique.'Oxy l'âme de cette Vierge ne remue 



PREMIER MEMORANDUM 



pas ; — nulle passion ne la meut et l'agite ; 

— elle est immobile comme une fleur dans un 
air bleu à midi. — Le nez devait donc expri- 
mer cette pose d'âme tranquille comme l'inno- 
cence, mais qu'un souffle ferait frissonner 
comme la feuille du tremble, si la feuille du i 
tremble avait du sang de femme dans ses ner- ' 
vures ! — Le grand artiste est arrivé par l'in- 
stinct à l'accomplissement de cette loi. — Je ': 
crois donc le nez le trait principal et le plus ' 
merveilleux de cette tête, inouïe pour les yeux. ■ 

— Un des seins est nud et bombe avec une 
hardiesse qui ne nous trouble pas, malgré sa 
beauté drue, tant nous sommes sous le charme 
des sentiments et non des formes, en regardant 
cet incroyable portrait! — Eve, avant son pé- 
ché, devait porter le sein comme cela. C'est si ] 
intrépide, l'innocence! — Ce sein-là avait ré- j 
solu la question de l'Immaculée Conception j 
avant que l'Église ne l'eût décidée. 

L'Enfant Jésus a quitté le sein de sa mère, ] 
et il regarde dans le rayon, — dans le vide, — ' 
comme les enfants, avec une bouche entr'ou- 
verte qui est comme un troisième regard. — 
La tête de l'Enfant-Dieu est un chef-d'œuvre de 
brosse, disent les techniciens; mais je me soucie 
bien des jargons savants du métier ! — Ces deux 
sphères qui sont le monde tout entier, — la 
tête de l'Homme-Dieu et le sein de la Femme, 
sa mère, — ainsi rapprochées l'une sur l'autre, ! 



PREMIER MEMORANDUM I99 

sont le symbole de l'humanité dans une seule 
et touchante image; car l'humanité tout entière 
; se résume dans la tête de l'homme et la poi- 
trine de la femme. Elle est toute là, et pas 
ailleurs ! — C'est la Vierge qui éclaire le ta- 
bleau. Le fond est presque aussi noir que la 
robe de la Vierge qui est noire. Toute la lu- 
mière vient de dessous ce visage, clarté et trans- 
parence. — « Mère!... — disait un soldat 
j Russe, un poète anonyme, à Catherine II, qui 
! passait dans un corridor sombre où il était en 
sentinelle. — Comment m'as-tu reconnue? — 
, demanda-t-elle. — Il fait nuit ici. — Pas main- 
i tenant, — dit le soldat. — Où vous êtes, il 
i fait jour ! » 

Mis à genoux pour regarder les yeux de ce 
portrait, sous leurs longues paupières, pour 
voir ce visage de bas en haut ; — car les femmes 
sont plus belles vues d'à genoux, quand vrai- 
ment elles sont belles. — Cent fois plus divine 
vue de là que de face et rectangulairement. — 
C'est d'à genoux qu'est le vrai point de vue 
' du tableau; j'en avertis ceux qui veulent bien 
' voir. — Le peintre savait qu'une telle image 
serait adorée, et il a voulu ravir ceux qui ont 
le bonheur et la supériorité de la Foi et de 
la Prière, — ou plutôt il n'a rien voulu. Il a 
, agi comme le génie, l'inspiration, les forces 
i divines tombées pour quelques secondes dans 
l'homme. Il n'a pas su ce qu'il faisait. « Les 



PREMIER MEMORANDUM 



hommes de génie — a dit Goethe — res- 
semblent aux mères qui ne savent pas com- 
ment elles s'y sont prises pour faire de magni- 
fiques enfants! » 

La Vierge d'Hemling empêche de voir bien 
les autres richesses d'art de M. Mancel. — Il 
m'a fallu pourtant regarder un portrait, fait 
sur le vif, dans la prison même, de Charlotte 
Corday, — un pastel. Elle méritait un pastel, 
cette fille qui a, malheureusement pour elle, 
du dix-huitième siècle dans sa grandeur. On 
le reconnaît au galbe de cette figure qu'aurait 
aimée Louis XV, mais où la lymphe empâte 
légèrement le menton et les joues, comme les I 
froideurs de la philosophie empâtent l'héroïsme \ 
de cette Beauté qui tua si froidement. — Œil 
bleu, bouche aux commissures retroussées, { 
tête à placer dans un trumeau, l'air souriant et 
pimpant. On comprend que le sale Marat fit | 
une horreur profonde à cette cornette propre j 
et attifée, et lui donna la force de se servir de 
ce couteau, acheté pour le rouiller dans cette , 
fange, et qu'elle porta, toute la journée qui pré- 
céda le coup, dans la poche de son déshabillé 
blanc. 

Revenu à l'hôtel ; — rencontré une ou deux 
figures de femmes sortant de la vulgarité ordi- 
naire; — puis allé dîner chez M. Bertrand, qui 
a été très chaud d'hospitalité et très ami d'ex- 
pression. — Dîner cordial et gai. — Au des- 



PREMIER MEMORANDUM 



sert est venu le docteur Vatel, dont je ne 
connaissais que le profil. — Ne m'avait pas re- 
marqué autrefois (voilà pour ma chienne de 
fatuité), par conséquent ne m'a pas reconnu. 
— Très spirituel, léger comme un verre de 
Champagne, — vicomte de Jailly pour le ton, 
le geste, la physionomie, l'intention, l'intona- 
tion de sa charmante plaisanterie ; — le vicomte 
de Jailly complet, revenu au monde et méde- 
cin. — Si cet homme-là n'a pas le scepticisme 
de son art, il est diablement fort; car il a les 
formes délicieusement détachées et légères du 
scepticisme. — Je ne m'étonne pas qu'on soit 
spirituel en province, mais si frisqtie, si feu gré- 
geois, c'est même rare à Paris! — Il doit me 
conduire demain au Bon-Sauveur, me faire 
voir les fous et en particulier Des Touches, 
un héros de la Chouannerie sur lequel j'ai un 
livre commencé, — un roman à la manière de 
Scott. — Ce n'est pas le docteur qui m'a ap- 
pris la folie de cet homme; je la savais, et 
d'ailleurs un personnage de ce passé tombe 
dans le domaine de l'Histoire. L'intérêt des 
familles ne vient qu'après. Je ne vois pas, du 
reste, ce qu'il faut cacher d'une folie qui est le 
fciit d'une noble ambition trompée et du senti- 
ment de grands services méconnus. Il n'y a de 
honte que pour les gouvernements ingrats qui 
furent cause de cette infortune. — Allé chez 
Trebutien achever la soirée. — Rentré; — une 



26 



PREMIER MEMORANDUM 



petite pluie fine. — Mon amphitryon veut que 
je déjeune demain chez lui avec le maire de 
Saint-Lô, M. Dubois. — Accepté ! 



4 octobre, samedi. 

Levé de très bonne heure ; — habillé de suite 
et d'un trait. — Le docteur Vatel devait venir 
me chercher pour me montrer les fous, dont il 
a le département au Bon-Sauveur, et je voulais 
qu'il me trouvât sous les armes. — Venu à 
neuf heures. — Partis en cabriolet pour le Bon- 
Sauveur. — Vu huit cents fous à peu près. — 
Très intéressé par cette visite. — Le Docteur 
a eu la bonté de dire aux religieuses que j'é- 
tais un savant étranger, — un savant étrange 
plutôt ! — Il y avait une religieuse — celle qui 
sonnait la cloche — qui ressemblait à ma mère, 
— à ma mère d'autrefois. — Je la vois partout 
depuis que je ne l'ai plus comme elle était, ma 
pauvre mère! — Vu, les uns après les autres, 
tous les degrés de b folie, depuis la folie jus- 
qu'à la démence. — Le Docteur fait militaire- 
ment ranger ses malades sur les quatre côtés 
des salles avec les gardiens qui les maintien- 
nent, et il passe la revue de tous, s'informant 
à la religieuse ou au gardien qui l'accompagne 
des besoins et des accident du malade. — Il 
parle à ces aliénés avec douceur et autorité, 



PREMIER MEMORANDUM 20^ 

comme un général sur un front de bandière. 

— Si l'un d'eux (ils sont libres, chapeau ou 
casquette à la main) entre en fureur, deux 
hommes ou trois le prennent et l'emportent 
comme une bonne emporte l'enfant qui crie. 

— C'est aussi vite fait; — magnifique, presque 
magique de rapidité! — Comme j'admirais la 
manière preste dont se pratiquait cet enlève- 
ment, le docteur m'a dit que si l'on hésitait, 
si l'on avait une minute de faiblesse ou de re- 
tard, ils seraient tous immédiatement en pleine 
révolte et indomptables! — Ils seraient les 
maîtres. — J'ai pensé aux hommes d'État. 
Quelle bonne étude à faire ici de la répression 
des émeutes! — Les peuples se mènent comme 
les fous. — La folie ne change pas beaucoup, 
en masse, l'état des choses. — Fous ou sages, 
les hommes se mènent en bloc de la même 
manière : un œil qui voit pour eux et quatre 
mains qui les forcent à obéir. — J'y ai bien ré- 
fléchi; j'ai lu attentivement l'Histoire. L'état 
de tutelle est normal à l'esprit humain, et la 
vue fausse des esprits modernes, c'est d'ad- 
mettre que cet état de tutelle est transitoire et 
que la gloire de la civilisation est de le finir. 

— L'orgueil de l'homme le commence en Ti- 
tan, mais il le termine en Jocrisse. La pointe 
de la pyramide d'un orgueilleux, c'est un 
niais! 

Comme, dans l'humanité, les grandes pas- 



204 PREMIER MEMORANDUM 

sions sont rares, la folie furieuse est la moins 
commune chez les fous. — Ce qui m'a le plus 
frappé, le plus pénétré, ce qui m'a paru inou- 
bliable d'impression, ce sont les fous tristes. — 
Il y en avait plusieurs parmi tous les autres 
gais, hébétés, bavards, partis, lesquels avaient 
des attitudes de désespoir, d'accablement, de 
ciel tombé sur leurs têtes, qui m'ont fait pen- 
ser à quelques vers de V Enfer du Dante; — 
parmi les choses tristes, je n'ai jamais rien vu 
de plus triste. — Quelles poses inouïes à étu- 
dier pour un sculpteur! Quelles admirables ca- 
riatides! Quels bas-reliefs ! Quelles poses tumu- 
laires! Tout cela marqué d'un caractère que je 
nommerai, mais que je n'exprimerai pas comme 
je viens de le voir, l'intensité surhumaine de la 
douleur. Surhumaine, en effet, puisque l'huma- 
nité est restée sous le coup, tuée dans sa partie 
intelligente et lumineuse. Quels fronts pen- 
chés, quelles torsions de cou sur la poitrine, 
quels entrelacements de bras par-dessus la tête, 
quelles manières d'être assis par terre ou de 
s'incruster dans le mur, ou de se tenir le vi- 
sage entre ses mains ou ses genoux! ! — C'é- 
taient presque tous des gens grossiers, laids de 
galbe, ords de vêtements, des gens appartenant 
aux dernières classes de la société; eh bien, il 
y avait de Vidéal antique dans leurs poses. — Ils 
faisaient penser, j'ai dit déjà au Dante, mais à 
l'Hécube, mais aux femmes assises par terre 



PREMIER MEMORANDUM 



qui commencent d'une manière si terrible le 
drame de Shakespeare, Richard III! — L'ab- 
sorption en eux-mêmes, une absorption tra- 
gique, épouvantable, dévorante, tarit tout en 
eux, même le regard. — Sont les seuls parmi 
les fous qui ne regardent rien, qui ne prennent 
nul souci du monde extérieur. — Vous allu- 
meriez l'incendie à leurs pieds qu'ils ne bouge- 
raient pas ! Passés à l'état de pierre stupide au 
fond de laquelle suinte quelque chose qu'on 
ne voit pas et qui est le désespoir de l'insanité. 
— Leur immobilité est d'un inonie qui fend le 
cœur. Ils révèlent l'éternité du supplice par 
l'immobilité rigide de la pose. — Cela est in- 
comparable d'effet. — Presque tous regardent 
la terre. Justification du mot sublime d'obser- 
vation de Jean-Paul : « Quand on pense au 
passé, on regarde la terre; quand on pense à 
l'avenir, on regarde le ciel. » Ces fous tristes 
sont des malheureux; — la cause de leur folie 
est une douleur, un chagrin dans leur vie : — 
ils regardent la terre; ils n'ont plus d'avenir. 
Vu les fenêtres du pavillon qu'habita Bnim- 
iiii'/l dans les derniers temps de sa vie, — le 
pavillon d'Hanovre de sa folie. — L'historien 
et le médecin de cet homme qu'avait aimé 
Georges IV et qu'avait envié Byron, — étaient 
là, à trois pas du dernier théâtre de ce dieu de 
la Mode, qui avait eu l'Angleterre pour théâtre. 
Et le médecin donnait à l'historien des détails 



2o6 PREMIER MEMORANDUM 



si dégradants pour l'ancien Beau, que même 
ici, dans ce Mémorandum intime, il est impos- 
sible de les répéter. — Ce pavillon est habité 
par les gens riches attaqués de manies douces 
ou mélancoliques, mais en restant dans les 
nuances ^m appuyées de la mélancolie. — Le 
Docteur m'a fait voir un poète, — charmant de 
ton, de politesse comme il faut, d'usage du, 
monde, de connaissances littéraires, ému, de 
bonne humeur, presque heureux, mais qui fait 
des vers sans aucune espèce de sens quelconque, 
— vous diriez des mots ramassés dans un dic- 
tionnaire dont le vent tournerait les pages. 
Ce poète est, je crois, un marquis, — l'air très 
aristocratique, superbe figure et très sympa- 
thique, — ressemble étonnamment à Chaput, 
qui est si beau. On dirait son père. — Cet 
homme a soixante-trois ans, — m'a donné deux 
pièces de vers de sa façon qu'il venait d'écrire, 
-- écriture honorable et franche (je crois aux 
écritures comme aux physionomies). Nulle 
trace d'égarement. Mais les deux pièces, c'est 
de la folie en ébullition, et de la folie sans 
éclair! 

Enfin vu mon héros, — celui pour lequel j'é- 
tais venu exclusivement au Bon-Sauveur. — 
Il était assis sur un banc de pierre, sous l'ar- 
cade d'une galerie qui donne à la maison du 
Bon-Sauveur des airs d'ancien cloître. — Le 
Docteur est venu à lui en l'appelant par son 



PREMIER MEMORANDUM 207 

nom; il s'est alors levé de sa place, nous a sa- 
lués très poliment, et le Docteur a voulu, en 
restant à lui parler, me montrer ce qu'était de- 
venue cette tête échappée aux coups de fusil, 
et pour laquelle la balle d'un Bleu vaudrait 
mieux actuellement que la vie. — Des Touciies 
est complètement fou, mais il est trop organi- 
quement fort pour être idiot. — C'est un 
homme que le temps a légèrement courbé ou 
plutôt rapetissé, — mais vigoureux, l'air d'un 
marin de ces côtes qu'il a tant parcourues, où 
il a tant abordé du temps des Chouans! — Il 
était vêtu d'une grande veste d'une espèce d'al- 
paga brun, — une veste dans le genre et la 
forme de celle des matelots, — le pantalon 
large de la même étoffe, la cravate bleu-clair, 
et il avait une casquette. — Tout cela très 
propre, — oui ! un matelot à terre, à son di- 
manche. Voilà sa mise et sa tournure. — La 
figure est tannée, mais vermeille. Le sang de 
cet homme — tempérament sanguin, nuancé 
de bile, — est jeune encore malgré son âge. 
Le visage est étroit, mais assez régulier; — le 
nez en bec d'oiseau de proie; — ce qui lui 
reste de cheveux est blanc. — Nulle distinction 
que celle de la force. — Évidemment, cet 
[homme n'est qu'un homme d'action, tout 
muscle, nerfs et volonté. — Il devait faire de 
l'héroïsme de troisième main, — ne pas com- 
mander, — porter une correspondance à tra- 



2o8 PREMIER MEMORANDUM 



vers tout et s en tirer, — mais ce ne pouvait 
être un chef. Il ne l'a pas été non plus. 

Nous a appris qu'il était de Granville. Puis 
s'est mis à divaguer de la plus déplorable fa- 
çon, disant au Docteur qu'il avait deux inille 
ans, lui, le Docteur, et autres folies; — puis, 
moi, je suis intervenu, et brusquement je lui ai 
jeté au nez : « Vous rappele:(-voiis votre enlève- 
ment de la prison de Coûtâmes, monsieur Des 
Touches? » — Un éclair, non pas d'intelli- 
gence, mais de mémoire, a traversé son œil 
bleuâtre (ce qui, par parenthèse, a frappé et 
étonné le Docteur, qui le croyait dans l'impos- 
sibilité d'avoir même un souvenir), et il a dit 
que oui, s'est animé et m'a appris le nom — 
que je ne savais pas — de son juge, du juge 
qui l'avait condamné à mort. Le F... — « Et 
Juste le Breton, — lui ai- je dit, — vous le 
rappelez-vous?... » — A répondu oui encore, 
mais évidemment l'éclair de mémoire était déjà 
passé et il ne se le rappelait plus. — La diva- 
gation folle et toujours en s'animant de plus 
en plus, est revenue. — Étonné « d'être en- 
fermé dans cette maison, lui, le gouverneur de 
Caen depuis trente-trois ans! » — Préoccu- 
pation et cri de l'ambition trompée! C'était 
le secret de sa folie ! — L'avons quitté délirant, 
mais en très bons termes, — choisis, simples, 
corrects; — les habitudes de l'éducation impo- 
sant leur ancien langage à la folie. — Nous a 



PREMIER MEMORANDUM 209 

quittés poliment, comme il nous avait abordés, 
et a repris son banc sous l'arceau de pierre. — 
Je me suis retourné pour le voir une dernière 
fois. Il était calmé, mais sa poitrine se sou- 
levait encore; — ses yeux, — bleus comme 
cette mer qu'il a tant regardée dans le calme, 
la tempête et les brumes, — ces yeux qui per- 
çaient tout et qui ne percent plus rien, étaient 
vaguement arrêtés sur les plates-bandes de 
fleurs rouges du jardin qu'ils n'avaient pas 
même l'air de voir! 

Ai pensé au Colonel Chabert de Balzac... — 
Presque même organisation, presque même fo- 
lie ; mais Chabert est plus grand : — un si grand 
poète y a passé ! 

Une des plus touchantes images que j'aie 
remportées ae cette visite, si intéressante pour 
moi, c'est la figure, l'attitude, la folie douce 
et imperceptible, le rêve plutôt que la folie, 
d'un prêtre jeune encore, assis contre le mur, 
à l'air, dans le jardin, car il n'y avait pas de 
soleil. Le temps était du gris que j'aime, et 
s'harmoniait bien, ainsi que les fleurs du jar- 
din, avec cette tête douce, un peu longue, 
presque blanche de pâleur sous sa calotte de 
velours noir, résignée, un peu égarée, mais 
pensive... pensive à quoi?... C'est le curé 
de M... Je n'ai pas voulu interroger le Docteur 
sur la folie de ce prêtre si poétique et si aima- 
blement souriant contre son mur. Son bréviaire 



27 



PREMIER MEMORANDUM 



reposait à côté de lui sous sa main blanche, 
amaigrie et veinée d'un bleu appauvri... Il m'a 
semblé que l'Ange gardien de ce prêtre était à 
l'autre bout du banc, et le regardait avec ces 
larmes d'ange que j'ai vues parfois dans les 
yeux de quelques bonnes femmes sur la terre ! 
Revenu avec le Docteur, — regrettant de ne 
pas visiter les folles de l'établissement; mais 
M. Vatel n'est chargé que de la section des 
hommes. — Allé déjeuner chez M. Bertrand. 
Causant, mais l'esprit songeant à mon prêtre, 
victime encore plus que moi de ses songes. — 
Repris Trebutien à la Bibliothèque, — fait avec 
lui diverses choses, — entre autres dîné. — 
Le soir avons causé et lu avec M. Le Flaguais, 
qui a été le troisième de notre cellule. 

Comiais-tu ces solitaires? 

comme ditGuérin. — M. Le Flaguais, le poète. 
Goutte de vie dans une coupe de poésie ; pré- 
cisément le contraire de tant de gens, qui ont à 
peine une goutte de poésie dans le large godet 
de leur existence ! — Soirée agréable et cordia- 
lement intellectuelle. — Rentré à l'hôtel. 



j octobre. 

Aujourd'hui dimanche, réveillé presque par 
le bruit des cloches, qui babillaient joyeuse- 



PREMIER MEMORANDUM 



ment, de la Gloriette, ma voisine. — On en- 
tend mieux les cloches à Caen qu'à Paris et 
elles ont la voix plus joyeuse. — Lu et écrit 
jusqu'à onze heures avec attention et fraîcheur 
de tête; — déjeuné sobrement; — habillé; — 
payé une note; — et prêt pour la messe de 
midi. — Sorti, — ai descendu la place Royale 
sous un ciel orageux, gros de pluie, chauffée 
par un soleil qu'on voit presque à travers les 
nuages. — Suivi la rue de la Poste, sans ren- 
contrer qu'une ou deux bourgeoises bien com- 
munes dans leurs robes de soie, et des vieillards 
endimanchés. Entré à la Gloriette, — donné 
l'aumône aux vieilles femmes du porche; — je 
les trouve heureuses d'être là, à la porte de 
Dieu, comme les vieilles hirondelles dans les 
corniches de l'église. Elles ont le nid, et les 
passants, qui entrent ou sortent, leur donnent 
la pâture, la manne de quelques sous qui leur 
suffisent et leur paraissent délicieux! — Qu'a- 
t-on besoin de plus pour finir sa vie et en soute- 
nir les dernières bribes?... — Écouté la messe, 
le cœur plein de VAnge Blanc qui venait de prier 
pour moi à un autre autel, comme je priais à ce- 
lui-ci pour elle : deux autels séparés par l'es- 
pace et rapprochés par l'amour. — L'église 
sombre. — Trebutien ne l'aime pas. Archi- 
tecture de Jésuites, dit-il avec assez de mépris. 
Il a raison. Grands dans tant de choses, les Jé- 
suites sont petits dans les arts. Mais moi qui 



PREMIER MEMORANDUM 



ne suis pas un dilettante d'architecture, mais 
un barbare à sensations, j'ai trouvé à la Glo- 
riette caractère d'église : — le jour y filtrait, 
triste, — et cela m'a suffi pour me pénétrer. 

— Assez de monde, — mais continuation du 
même phénomène d'aridité en fait de femmes; 

— pas un visage portable ou supportalûe, et des 
robes à déshonorer des couturières ! — Ai laissé 
défiler toute cette plèbe humaine, — et suis 
allé chez Trebutien le prendre; — il me con- 
duisait au Musée. 

Quoique ayant habité Caen autrefois, — et 
plusieurs années, — je n'étais jamais entré là. 

— A cette époque, je m'occupais peu de pein- 
ture, car en une foule de choses je ne me suis 
développé que tard, — et d'ailleurs l'être vi- 
vant me passait alors un peu plus près du cœur 
que son image. — La femme me bouchait tout, 

— m'empêchait de voir, me fermait le monde. 

— Trebutien, qui a la coquetterie de sa fille, 
m'avait dit que le Musée de Caen avait deux 
ou trois toiles vraiment supérieures, et malgré 
cette préface, ce que j'ai trouvé m'a encore 
surpris. 

Il y a d'abord un Pérugin, — le mariage de 
la Vierge (le Sposaliiio), — une chose de pre- 
mier ordre en art chrétien, et qui nous montre 
combien Raphaël est grand puisqu'il a pu pla- 
ner sur cela et refaire ce tableau superbe ! — 
Lignes, ordonnance, composition, transparence 



PREMIER MEMORANDUM 213 

d'atmosphère et profondeur, tenant à la pureté 
d'éiher qui enveloppe et baigne le temple, voilà 
ce qu'il y a d'incontestablement beau dans cette 
peinture que mon jugement reconnaît pour très 
belle, mais qui ne me donne aucune émotion. 
— Je n'accuserai pas mon christianisme, car 
Fiesole, le peintre de la lumière intérieure du 
ciel, m'émeut avec une joue de Vierge et un 
petit moine de deux pouces, agenouillé au bas 
d'un autel. — D'ailleurs, malgré le despotisme 
de l'idée commune, dans ce Pérugin, les têtes 
et les attitudes sont bien moins naïves qu'on ne 
croit. — Le jeune homme qui rompt la baguette 
est presque mignard. Rappelez-vous-le dans 
Raphaël! Quelle forme et quel mouvement! 
Si la grâce n'était pas la plus immatérielle des 
beautés qu'a créées Dieu, on dirait que ce dos 
charmant et ce genou qui se ploie sous le 
souple coudrier, plient tous les deux sous le 
torrent de grâce que la main de Dieu par la 
main du peintre y a versé. — Cela n'a de rival 
dans la grâce humaine que le saint Jean de 
Léonard de Vinci montrant le ciel. Seulement, 
aussi divin par la grâce, le saint Jean de Léo- 
nard n'a pas de rival pour la beauté, même 
chez Raphaël ! 

Il y a ensuite un Paul Véronèse, d'un éclat, 
d'un coloris, d'une opulence et d'une vig:ueur 
de composition étonnantes, — c'est une Tenta- 
tion de saint Antoine. — Le Saint, renversé 



214 PREMIER MEMORANDUM 



par le foudroiement de cette apparition d'une 
beauté infernalement charmante qui se penche 
sur lui pour l'embraser, a voulu se soustraire 
à l'ensorcellement de cette vue terrible en ca- 
chant ses yeux et son visage dans sa main, mais 
la Sirène de l'enfer a pris la main du Saint et j 
la maintient dans la sienne, le forçant de la re- 
garder. Ce mouvement est d'une audace d'ex- 
pression, — intraduisible ici. Il faut le voir! 
La tentatrice tient la main du Saint à poignée 
dans sa main fondante, avec un frémissement i 
de doigts presque obscène, et elle lui avance i 
sa gorge nue — une gorge d'Astarté — tout ! 
près du visage, comme une corbeille de raisins i 
mûrs dans laquelle elle lui dirait : Mords! — ' 
Le Saint est un merveilleux athlète, aussi fort > 
que la femme est belle ; — attaque et résistance ; 
s'équilibrent. — Toutes les forces de la vie ; 
bouillonnent dans ce magnifique tableau, un | 
des plus voluptueux qu'ait produits le génie vo- ; 
luptueux de la Renaissance. — Le Saint est ' 
dans l'ombre, car de tels rêves et de telles ten- ; 
tations ne viennent que la nuit, et la femme 
est éclairée d'une lumière crépusculaire et mys- 
térieuse qui adoucit et lustre la hardiesse osée ■; 
de ces contours qu'elle prodigue avec un re- 
gard si sûr d'elle 

Enfin, la troisième très belle chose qui m'ait 
frappé au Musée de Caen, c'est une grande 



PREMIER MEMORANDUM 



ébauche de Gérard, que le nom de Gérard les 
lempêche peut-être de jeter dans quelque gre- 
nier, sous prétexte qu'une si énorme toile est 
très difficile à placer. Mais moi, je ferais bâtir 
une salle pour y placer ce tableau épique dans 
une solitude digne de lui! C'est une page d'Ho- 
mère, interprétée par une tête qui a oublié le 
monde moderne et son étriqué! — C'est la cor- 
rection de David, plus tout ce que David n'a 
Ipas. Le sujet est la mort de Patrocle et le dé- 
isespoir d'Achille. Comme dans V Iliade, Achille 
emplit si bien toute la scène — car dans V Iliade 
il la vide quand il est absent — qu'on ne voit 
qu'Achille au milieu de ces groupes tout-puis- 
sants, et qu'on a beaucoup de peine à s'arra- 
cher de lui pour les regarder. Il est au centre 
ide la composition, ordonnancée avec une gran- 
îdeur et une naïveté antiques; — les Anciens 
étaient plus sincères que nous; ils ne rougis- 
saient pas de leurs larmes : ils savaient pleurer ! 
— Tout ce tableau pleure ! mais les pleurs d'A- 
chille sont les plus sublimes. Ils ne coulent pas 
sur son visage de demi-dieu. Ils restent dans 
ses yeux céruléens, mais l'entr'ouvrement de 
sa bouche, la crispation de ses narines disent 
assez quelle douleur immense et fougueuse, 
iquelle douleur irritée jette son cri contre le ciel 
et contre Troie! — La bouche et les narines 
en proie aux cruautés de la douleur, voilà ce 
qu'il y a de plus beau dans cette tête divine 



2l6 PREMIER MEMORANDUM 

qui souffre et qui garde, dans la souffrance ex- 
primée, tout l'éclat et l'éternelle fraîcheur d'un 
Dieu ! C'est, en effet, malgré l'angoisse et la 
colère moulées sur cette bouche qui crie, 
comme un lion blessé aux deux flancs, c'est 
toujours là le fils de Thétis, le trempé du Styx, 
l'immortel ! Pas une meurtrissure sur ses joues, 
— l'azur océanique de ses yeux est d'un bleu 
plus fulgurant à travers les larmes, — le rose 
ardent des lèvres ne s'est pas noirci sous les 
vagues de sang de la colère qui y est montée, 
non! tout étincelle, tout est splendide, tout 
est rayonnement dans cette douleur d'un cœur 
d'homme qui passe, sans les ternir, à travers 
les organes éthérés d'un Dieu! Achille est de- 
bout, une main menaçante tournée vers Troie 
et vers le ciel tout ensemble (mouvement com- 
plexe d'une entente profonde, car il s'en prend 
de la mort de Patrocle autant au ciel qu'aux 
Troyens); l'autre main est entourée dans son 
manteau, tortillé par le vent ou par sa colère 
avec un jeté si fier et d'une rencontre de plis 
si heureuse, qu'on dirait que le fils de Thétis 
sort de la conque d'azur qui recouvre le char 
de sa mère! La pose est si enlevée, du reste, 
les éléments qui composent ce corps d'une si 
merveilleuse nudité ont une telle légèreté et 
une telle diaphanéité, que toute cette force au 
désespoir n'opprime pas la terre et ne pèse pas 
plus dessus que l'homme qui s'élance d'un char 



PREMIER MEMORANDUM 21'] 

et qui n'est pas encore tombé sur le sol ! — Le 
visage du dieu est de trois quarts. L'angle fa- 
cial grec s'ouvre sous une chevelure d'or vi- 
vante, les serpents de Méduse, mais sous une 
peau de soleil ! Les Anciens aimaient à révéler 
le dieu par la chevelure. L'or de celle d'Achille 
est un or olympien qui ne se trouve pas dans 
les mines de la terre. Le bleu des yeux, ce 
pers réservé aussi pour les dieux, la nacre des 
narines et le corail de cette bouche inouïe, tout 
rappelle la mère dont il est sorti, la déesse des 
mers et des trésors liquides... Qu'aurait dit 
Gœthe en voyant cela?... 

Trebutien m'a fait remarquer le torse d'une 
jeune fille, — un torse de fleur, si les fleurs 
avaient un torse, — et qui off're à l'adoration 
ce dos souple et doux qui rend la volupté rê- 
veuse en le regardant. Mais qu'est-ce que ce 
détail à côté de l'Achille ?... L'œil remonte de 
ce torse vers le demi-dieu et n'en redescend 
pas pour le retrouver. 

A dater d'aujourd'hui, Gérard est pour moi 
le plus grand peintre de l'école française. — 
"Trebutien m'a montré aussi un Saint Sébastien, 
à qui une femme ôte ses flèches. Idée tendre. 
La femme est belle et rappelle l'image de Sha- 
kespeare, la Patience qui regarde la Douleur ; 
mais j'avais les yeux pleins d'Achille : je ne 
voyais plus bien... 

Rentré, — reçu une visite de M. Mancel. — 

28 



PREMIER MEMORANDUM 



Dîné ; — fin de journée comme toutes nos fins 
de journée ici : — la causerie au coin du feu, 
intime. — Heureux, du reste; dans une bonne 
disposition intérieure : j'avais reçu une lettre 
de l'Ange Blanc. 

C'est vrai que Marie de B... ressemble à ma- 
dame deParabère. V Ange Blanc Sivâhlrouvé très 
justement cela. Il y a ici, au Musée, un magni- 
fique portrait de cette femme par Antoine Coy- 
pel, et c'est Marie de galbe et d'éclat et de 
bonne humeur, de bon caractère dans la beauté ; 
mais Marie est supérieure de transparence 
jeune et d'innocence dans sa cordialité. Comme 
disait ce prêtre qui ne se savait pas si sublime : 
« son ange gardien a toujours vu Dieu ! » tandis 
que celui de madame de Parabère a vu Mon- 
seigneur le Régent. 



6 octobre. — Lundi. 

Levé une heure plus tard, — nuit agitée, 

— un peu de fièvre ; — travaillé et écrit du 
Mémorandum pour Trebutien, puisque, pour 
marquer mon passage, il veut que j'enfonce, 
comme le pontife romain du temple de Mi- 
nerve, ce clou dans le mur de sa ville ! — Ha- 
billé vers une heure, sorti ; — temps automnal. 

— Allé à la Bibliothèque, — lu deux pièces 
d'Hégésippe Moreau pour donner à Trebutien 



PREMIER MEMORANDUM 219 

une idée de la pureté mûrie de ce jeune homme, 
tué avant le temps. Son talent ne pouvait pas 
mûrir davantage. Voilà pourquoi iî pouvait 
mourir. Sans contredit et sans comparaison, 
c'est le premier de la Bohème infortunée... 
Pauvre garçon ! il est mort de la Maîtresse Rousse 
(l'eau-de-vie) et des rigueurs de la Fortune, 
cette autre Maîtresse Rousse, car elle a des che- 
veux d'or, et elle n'en a jamais coupé une seule 
boucle pour la donner à cet amant adoré des 
Muses, qui lui eussent livré, elles, les cheve- 
lures divines de leurs neuf têtes à scalper! — 
Allé avec Trebutien chez M. B..., où nous 
avions pris rendez-vous. — M. B... est un ar- 
tiste semé par la destinée dans les affaires, 
comme une charmante fleur sur le toit d'un 
grenier! — C'est un paysagiste plein de dis- 
tinction; --on dirait, avec sa vie occupée aux 
choses du commerce, qu'il va moins aux pay- 
sages que les paysages ne viennent à lui. — 
Nous a montré une belle collection de gravures 
allemandes d'après Overbeck. Il y a dans cette 
collection des choses superbes, naïves, chré- 
tiennes, frisant le Moyen Age (mais le fer n'est 
pas toujours assez chaud ou l'est trop). Seule- 
ment, ce qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est 
qu'Overbeck n'est réellement supérieur que 
quand il cesse d'être Allemand. — Avons parlé 
de l'opportunité de refaire du catholicisme dans 
les cœurs avec des images, au contraire de 



PREMIER MEMORANDUM 



cette harpie de Réforme qui dégrada et souilla 
tout avec ses abominables caricatures... Trebu- 
tien avait eu l'idée de propager ici les gravures 
publiées par la Société catholique de Dussel- 
dorf; mais M. B..., non plus zélé, mais plus 
habile et plus heureux, la réalise. — M. B... a 
terminé son exhibition d'Overbeck par une 
Bible et deux grandes compositions sur l'empe- 
reur Frédéric Barberousse, d'un peintre in- 
connu encore, — oui, inconnu, si l'on mesure 
les rayons de sa gloire aux rayons de son génie ! 
— C'est aussi un Allemand, mais la grandeur 
du génie Teuton l'élève plus haut que toute 
l'Allemagne actuelle. Quelle doit être la pein- 
ture de cet homme, à en juger par les gravures 
que nous avons vues aujourd'hui?.,. 

Il s'appelle Schnorr, — quel nom pour la 
Gloire, quelle embouchure d'or à sa trompette ! 
N'a que soixante-quatre ans. — Nul autre dé- 
tail! — C'est encore « un gentilhornme cou- 
vert de son nuage », comme dit ce mauvais 
plaisant de Shakespeare, — mais un de ces 
quatre matins, le nuage fondra et le gentil- 
homme fera faire antichambre à l'Europe à la 
porte de son atelier. — Le caractère de son 
génie (je n'hésite pas sur le mot), c'est l'im- 
mensité de choses que contient son inspira- 
tion ! Grandiose, idéal, fierté, audace, profon- 
deur, science de l'âme et des races, tout cela 
dans des proportions stupéfiantes. — Dans sa 



PREMIER MEMORANDUM 



Bible, il y a un Goliath tué par David que l'on 
peut comparer au Goliath de Michel-Ange, et 
ce n'est pas Schnorr qui est vaincu ! — Gustave 
Doré avait eu aussi le projet de faire une 
Bible : maintenant, je ne le lui conseille plus. 
Q.u'il étudie Schnorr ! Schnorr ! un nom (futur) 
dans son art comme Mozart et Beethoven dans 
le leur! Je voudrais pouvoir donner une idée 
de la vigueur, de l'impétuosité et de la largeur 
de mouvement de ce peintre extraordinaire. 
Les Cimbres fauchaient l'ennemi du haut de 
leurs chars. Eh bien, le trait de Schnorr est le 
vaste coup de faux des Cimbres fauchant la 
mêlée! C'est le Cimbre de la Peinture, mais il 
n'aura pas de Marins! 

Revenus dîner à l'hôtel. — Parlé de ce Schnorr 
qui nous a tant émus, — ne pouvant nous ras- 
sasier de ce beau nom prédestiné à une écla- 
tante renommée, s'il est permis de compter 
sur la Gloire, CQiie Judas des grands hommes, 
qui les baise parfois pour les trahir. — Après 
dîner, à la cellule. — Causerie du soir sur tous 
les sujets, comme à l'ordinaire; mais il en a 
été îin aujourd'hui que nous avons enfin 
abordé. — Je puis dire que j'ai couché T... 
sur ma table d'opération et que j'ai fait ce que 
Dupuytren (dont nous avons tant parlé dans 
nos lettres) fit sur le cœur de son Polonais 
quand il lui eut rejeté la poitrine sur le visage. 
Le Polonais mourut, et Dupuytren en fut pour 



EMORANDUM 



une opération sublime. Moi, je n'en serai pas 
pour la mienne. Le chirurgien de l'âme n'est 
pas de ce monde. Le mot d'Ambroise Paré est 
bien plus vrai de l'âme que du corps. Les 
âmes se pansent (seulement !) et Dieu les guérit 
(quelquefois!). 

L'ai dit à T..,, étonné de le voir avec une 
sensibilité si cruellement atteinte, un passé de 
douleur comme le sien, et à peine les marques 
au visage de ce passé, de la douleur et du 
temps! — T... est exactement le même qu'il 
était il y a dix-huit ans ! Son corps n'a con- 
tracté ni accroissement ni diminution, — son 
œil est toujours la même pierrerie dans un 
velours noir. Il n'a pas un cheveu blanc, et 
son teint brun se rose quand il a une impres- 
sion agréable... « Ma race est forte, » me di- 
sait-il hier, — et je le crois. Ces gens de Fresney 
ne sont pas des frênes, mais des chênes plu- 
tôt! Harpe qui a gémi assez fort et assez long- 
temps pour que ses cordes soient cassées. Elles 
ne le sont point : elles sont d'airain. 



Mardi 7. 

Aujourd'hui, temps de tous les diables; ciel 
pris de partout; — la pluie sans vent, — per- 
pendiculaire, — et tombant indesinenter ! — 
Nous avions une expédition à faire, — à aller 



PREMIER MEMORANDUM 223 

à ce qu'ils appellent ici la Maison des Gendarmes, 
dont M. Ingres avait tant parlé à mon père, 
sur la route de Saint-Lô à Cherbourg qu'ils 
suivaient ensemble; — la regardait, disait-il, 
comme la chose la plus curieuse qu'il y eût à Caen. 

— Opinion étrange pour un homme comme 
M. Ingres! — Et S aint-É tienne? Et VAhhaye- 
aux-Dames ? Et Saint-Pierre, monsieur ?. . . Doit- 
on dire les paradoxes des grands artistes en 
voyage ou leurs impertinentes appréciations ? 

— C'est l'obligeant M. Mancel qui nous con- 
duisait. — Allés en voiture; — traversé le 
quartier Saint-Gilles, l'ancien quartier anglais 
de mon temps d'Université. — Quartier pla- 
cide, clos sous ses persiennes, avec ses jardins 
fleuris de roses, entr'aperçues à travers des 
portes à claires-voies, d'oîi l'on voit la ville et 
ses rivières. — Vu la merveille de M. Ingres : 

— un mur crénelé reliant deux tours à plate- 
forme. — Sur l'une de ces tours, un groupe 
de statues représentant des hommes d'armes, 
détachant bien leurs profils dans le bleu du 
ciel quand il est bleu. — Aujourd'hui il était 
d'un gris presque noir, désolé et sinistre; — 
la pluie nous étoilait nos vêtements de ses 
grosses gouttes, à nous qui faisions de l'archi- 
tecture au bas de la tour. — Sur cette tour, 
des médaillons en pierre qui ne manquent ni 
d'art ni de poésie; les uns y voient des empe- 
reurs Romains (pourquoi ?), les autres des têtes 



224 PREMIER MEMORANDUM 



J 



aimées, des légendes d'amour effacées. — Le 
Temps a le pied de cette femme de Shakes- 
peare dont il est dit dans un de ses drames : 
« Jure plutôt par son pied pour qu'elle puisse, 
d'un trait, effacer le serment! » Tout l'en- 
semble de ce mur et de ces tours, avec leurs 
fenêtres romanesquement grillées, où des fronts 
pensifs se sont appuyés, dans des nostalgies de 
prison ou de cœur, que Dieu peut-être seul a 
vues, oui ! tout l'ensemble de cela a du carac- 
tère, mais ne vaut pas le cri suprême d'admira- 
tion de M. Ingres. — Allés à l'Abbaye-aux- 
Dames dont on restaure l'église, — restauration 
qui paraît intelligente. — Style roman du plus 
grand effet, — le style que je sens et que 
j'aime. — Sous des voûtes romanes, je deviens 
Mérovingien; j'appartiens au temps que mon 
imagination hante le plus dans l'Histoire. — 
Entrés à l'Hôtel-Dieu, l'ancien cloître, trans- 
formé en un hôpital. — Du moins, il n'y a 
pas de mésalliance ! Où furent les Maries de la 
contemplation et de l'amour, il y a les Marthes 
de la charité. — Admiré les lignes des cours et 
la longueur de la colonnade qui soutient les 
arceaux. — Ce sont des dames de Saint-Au- 
gustin qui desservent la maison. Il y en avait 
une qui montait — une jatte dans les mains, 
sa robe blanche relevée — ces pans d'escaliers 
où la lumière tombe par nappes sur les mar- 
ches; et elle faisait bien, au tournant du ba- 



PREMIER MEMORANDUM 22$ 



lustre, avec sa jatte dans les mains. — Elle 
avait l'air de monter vers Dieu, les mains 
toutes pleines de bonnes œuvres! 

Descendus dans la crypte de l'église. — L'a- 
vons vue d'abord avec un flambeau, — lueur 
tremblante, étoile perdue entre les entre-colon- 
nements; — belle ainsi, mais incomparable- 
ment plus belle à la lueur glauque du jour qui 
y rampe. — Les fenêtres sont entendues avec 
génie, pour que le jour y passe sur les plans 
inclinéset profonds au/o»idesquels ces fenêtres 
étroites sont encaissées, — lumière sépulcrale 
qui ressemble à l'aube du jour éternel. — La 
voix magnifique sous ces voûtes; — nulle hu- 
midité, nul froid ; — sur la tête, le monde et 
son reflux qui éloigne ses bruits comme quand 
la mer se retire. — Ici, on comprend la vie 
des moines et leur mépris du soleil. — Au 
fond de la crypte, remarqué une inscription 
sur le mur. — Là on a recueilli et scellé un 
tas d'ossements, il y a quelques années, — 
d'anciens ossements de religieuses. — Élégants 
squelettes, dissous, brisés, avec les débris des- 
quels les petites filles des environs auraient 
joué aux callouets* sur l'herbe du cimetière, si 
on ne les avait pas soustraits aux profanations 
de cette enfance insouciante comme notre ou- 
bli. — Remontés au jour et dans les galeries 

'" Normand. Osselets. 

29 



126 rREMIHR MEMORANDUM 



de l'Hôtel-Dieu. — Regardé, par les arceaux, 
le préau, aux lignes rectes comme la conscience 
et la vie des êtres qui ont vécu ici, — borné 
par les gazons et les premiers arbres du parc 
où nous n'avons pas eu le temps de descendre. 
— Entrés dans la partie de l'église (en répara- 
tion) où l'on dit la messe. — Entr'ouvert le 
rideau de la grille du chœur, réservé aux Reli- 
gieuses. — Vu le tombeau de la fondatrice 
Mathilde, la femme la plus grande du temps 
le plus grand. La pierre qui recouvre le tom- 
beau n'est pas de l'époque, mais seulement la 
table de marbre blanc posée sur cette pierre, et 
qui porte l'épitaphe en caractères du onzième 
siècle. — Monument de la mort trop saint 
pour n'avoir pas été violé ; il l'a été deux fois, 
par les protestants et leurs fils les révolution- 
naires. — Tradition de sacrilèges que les géné- 
rations qui passeront sur nos tombes ne laisse- 
ront pas périr! — Des deux côtés du tombeau, 
placé au centre, sont des files de stalles en 
chêne noir pour les Religieuses qui, le di- 
manche, y chantent l'office. — Quand elles 
sont là, dans leurs vêtements de laine blanche, 
avec leurs voix claires, ce doit être un spec- 
tacle imposant et charmant que toutes ces 
femmes, — os blancs qui se tiennent joints 
encore et qui seront un jour, avec les autres, 
scellés dans quelque mur! 

De l'Abbaye -aux -Dames allés à l'église 



PREMIER MEMORANDUM 227 

Saint-Gilles, humble clocher qui regarde sa fière 
voisine l'Abbaye, comme une simple femme 
regarde sur les bords du chemin une princesse. 

— En y allant, avons aperçu au bout de la rue 
des Chanoines, faisant vue d'optique, les tours 
jumelles du vieux Saint-Étienne (l'Abbaye-aux- 
Hommes) voilées d'une brume qui les rendait 
plus belles; car les voiles embellissent tout ce 
qu'ils cachent et ce qu'ils révèlent : — femmes, 
horizons et monuments! — Restés à regarder 
les tours, qui voient venir et se briser le temps 
à leurs pieds depuis huit siècles. — De cette 
fois, c'est tout ce que je contemplerai de Saint- 
Etienne, où j'ai tant écouté vêpres, — ce bel 
office catholique, — aux approches de Noël, 
quand j'étais étudiant; — vêpres au jour tom- 
bant, par un ciel sombre qui sied à cette archi- 
tecture! — Entrés à Saint-Gilles. — Accablés 
par la beauté des bas-côtés, — un chef-d'œuvre 
de style, marqué, dit-on, pour la destruction : 

— on n'abat pas ici que les saules ! — Le Beau, 
sous toutes les formes, est désagréable aux 
économistes et aux bourgeois; — c'est une in- 
jure personnelle ! — La lorgnette de ces gens-là 
est une pièce de cent sous. Ils ne voient pas à 
travers. — C'est une question d'écus et d'éco- 
nomie qui va tuer Saint-Gilles, dont les bas- 
côtés sont de l'aspect le plus impressionnant et 
de l'art le plus profondément chrétien, — une 
oeuvre de géants humbles! — Nous sommes 



228 PREMIER MEMORANDUM 

assis sur le banc des pauvres, à droite, pour 
jouir du coup d'œil des cintres abaissés qui se 
creusent en s'abaissant toujours plus dans la 
perspective. — Le dominicain Piel (nous a dit 
Trebutien), alors qu'il n'était encore qu'archi- 
tecte, était venu s'asseoir à la place où nous 
étions et y passait des heures à prier et à rêver, 

— jouissance d'artiste et apprentissage de 
moine ! — Il est mort encore avant le monu- 
ment, mais le monument va le suivre. — 
Excepté nous, tant que nous serons debout ! qui 
gardera trace de l'objet cause de la rêverie, de 
la rêverie et du rêveur?... 

Remontés en voiture. — Notre cicérone, 
M. Mancel, nous avait priés à déjeuner à l'hô- 
tel d'Espagne. — Déjeuner savoureux et bon, 

— normand de tout : de sentiments, d'hospi- 
talité et de propos; — la pluie rayant les vhres 
au dehors et fouettant la fenêtre. — Revenus 
dans l'après-midi chez M. Mancel. Revu une 
dernière fois la Vierge d'Hemling, — étoile 

"fixe dans mes admirations, toujours à la même 
place de mon âme! — M. Mancel, qui a tous 
les genres de richesse, nous a fait feuilleter un 
manuscrit du quinzième siècle, un missel splen- 
dide, à dégoûter de l'imprimerie, de nos gra- 
vures, de nos arts mesquins et prétentieux ! — 
J'ai pensé à VAnge Blanc, dont les mains mys- 
tiques tourneraient si bien les feuillets de ce 
beau missel, et dont le front aux tempes de 



PREMIER MEMORANDUM 229 

crucifiée, quand elle relève ses cheveux comme 
j'aime, ferait si bien penché sur ces chrétiennes 
images! Le vélin du manuscrit renverrait son 
reflet au vélin du front et en doublerait la dou- 
ceur pensive et charmante. — M. Mancel nous 
■A montré aussi un recueil d'anciennes poésies 
qu'il faudrait réimprimer avec une introduc- 
tion. Voici le titre : RECVEIL des plus beaux 
Airs accompagnés de Chansons à dancer, Ballets, 
Chansons folastres et Bachanales, autrement dites 
Vaudevires, non encores imprimés... A CAEN. 
Che^ laques Mangeant. M. DC. XV. 

Ce recueil ignoré comme une perle tombée 
dans la mer, il y a deux siècles, renferme trois 
espèces de compositions : — des chansons à 
danser, — des chansons à boire, — et des chan- 
sons à aimer. — La perle a trois nuances. On 
ne sait pas quelle est la plus belle. On sait seu- 
lement celle qui plaît le plus ! Les chansons à 
iiinier sont des élégies pleines de charmes où 
le sentiment de la femme, de la conscience 
(\i\elle a de sa grâce, ferait croire qu'une femme 
est l'auteur de ces chansons. Je les ai remar- 
quées toutes, mais j'ai marqué cq\\q-z\ : 



Il s'en va Vinfidelle, 
Pour liiy ie suis trop belle, 
Rien ne peut l'obliger. 
Le chenal qui le wcine, 
N'a pas beaucoup de peine, 
D'vn fardeati si léger. 



230 



PREMIER MEMORANDUM 



Il s'en va le coulpahle, 
Pour n'cslre point capable 
De ma ferme amitié : 
Et pense me desplaire, 
Mais toute ma colère 
Pour luy dément pitié. 

Comme vn barbare change 
L'or d'vn riuage cslravge 
Au verre présenté : 
Il change, le volage, 
Non pour son auantage, 
Mais pour la noutieauté. 

Car la seule ignorance 
Plus qu'v7i[e] autre espérance 
Le porte à ce mespris : 
C'est ainsi qu'vn saunage, 
Des perles perd l'vsage. 
Sans congnoiitre le pris. 

En quelque part qu'il aille 
Il n'aura qui me vaille, 
Moy desia ie le fuy : 
Et pour brauer ce braue, 
le n'auray point d'esclaue 
Qui ne soit plus que luy. 



Voix de femme d'un si charmant dépit 
d'une si souriante mélancolie! Est-ce étonnant 
pour un homme, unNormand, un fils de Pirate, 
de Bouvier, de Chiqnaiiou, comme dirait Rabe- 
lais, de buveur de cidre, qui, à l'autre page, 
mêle l'enthousiasme du pot à la gravelure la 
plus jovialement audacieuse?... Que de cordes 
au violon de ce vieux ou jeune ménétrier, qui 



PREMIER MEMORANDUM 23I 

est parti, comme tant d'artistes, sans avoir 
laissé que de délicieuses choses perdues ! 

Atteint la fin de la journée dans le petit mu- 
sée de M. Mancel. — J'aime le jour mourant 
sur des tableaux et faisant de tous ces objets, 
vivants et nets à force d'art, d'incertains fan- 
tômes ! — Rentrés chez Trebutien, causé en- 
core quelques instants, — mais T... était las 
de cette journée où les émotions nous sont 
tombées dans l'âme aussi plein et aussi serré que 
la pluie est tombée tout le jour. — L'ai quitté 
de bonne heure; — rôdé un instant sur la 
place Royale — Royale de silence et d'abandon 
comme les Rois de ce temps, abandonnés par 
eux-mêmes les premiers, hélas! — Il ne pleu- 
vait plus, mais le temps avait les yeux gonflés 
et les joues meurtries. — Ciel triste, — pavé 
luisant, — vent soupirant dans les tilleuls de la 
place comme s'ils n'étaient pas à la Titus et 
qu'ils eussent eu toute leur chevelure ! — Allé 
voir mon ancien favori le pont Saint-Jacques par 
cette nuit. — La nuit va bien aux défigurés. — 
Me suis tourné du côté de la rue de Bernières, 
au centre du pont; — l'eau était noire comme 
l'eau d'une lagune, et sur sa surface de jais 
tremblait la lueur d'un réverbère agité par le 
vent, — étoile presque à hauteur de main au- 
dessus de ma tête. — Les saules des angles du 
pont s'encapuchonnaient dans leurs coins, 
comme des dormeurs fatigués. — Pas un pas- 



232 PREMIER MEMORANDUM 



sant, ni sur le pont ni dans la rue ; pas une fe- 
nêtre éclairée aux environs; tout humidité, 
noirceur, immobilité et silence. On n'entendait 
de temps en temps que le bruit sec de la bille 
d'ivoire frappant la bille, dans un café voisin. 
— J'ai été la bille de ce bruit qui m'a chassé, 
et je suis rentré à l'hôtel... 



Mercredi^ S octobre ^6. 

Éveillé à l'heure ordinaire. — Pris le café, 

— lu, — écrit, — habillé, — payé des notes; 

— allé chez Trebutien dont, par parenthèse, 
c'est demain le jour de naissance, — le jour 
Saint-Denys. Certes! Trebutien méritait mieux 
que personne de naître le jour de la fête d'un 
saint aussi français et aussi historique que saint 
Denys. — Quel bon patron que celui-là pour 
un chrétien, un antiquaire, un poète par l'âme, 
un ami des vieux temps et surtout un con- 
tempteur des nouveaux! — Pourquoi Trebu- 
tien, né ce jour-là, n'a-t-il pas reçu au baptême 
le nom de l'apôtre des Gaules? Comme ce nom 
lui siérait! Denys a porté dans ses mains sa 
tête coupée, et c'est un miracle; mais, sans 
miracle, Trebutien porte son cœur dans les 
siennes, son noble et triste cœur, coupé par la 
vie ! — Ils disent, dans le fond de ma presqu'île 
(langage pieux qui a passé par-dessus des 



I 



PREMIER MEMORANDUM 233 



mœurs incrédules), un Eté Saint-Denys, et cela 
signifie les avant-derniers beaux jours, car VÉté 
Saint-Martin vient encore après. Chose tou- 
chante et charmante d'avoir mis les derniers 
rayons de l'année sous le nom des deux saints 
qui ont fait les premiers rayons de la France ! 
— Aujourd'hui donc, veille de Saint-Denys, le 
soleil soufflait d'une haleine de feu dans les 
nuages. — Il faisait très chaud. — Suis allé par 
le Cours et les ponts chez le docteur Vatel, à 
qui je devais une visite. — Selon ma coutume 
ici, n'ai rencontré personne que les sottes 
figures, — atomes de toute foule ! — En tour- 
nant le pont qui s'objecte à la maison qu'habite 
Trebutien, sur la place Royale (no 23), suis 
resté frappé de l'aspect de cette maison, avec 
son toit élevé, ses cheminées de haut parage et 
ses lucarnes, gracieux ovales qui ressemblent 
à des cadres vides, attendant leurs portraits. — 
Suis tombé dans une troupe de buandières, 
blanches, noires et babillardes comme des pies, 
qui lavaient et battaient leur linge au bord du 
canal. — Une d'elles a passé près de moi, im- 
pudente, effrontée, presque ivre, les yeux ar- 
dents de. l'eau-de-vie du matin et d'une inso- 
lente volupté. — Ce n'était pas une Nausicaa, 
mais une Érigone, que cette bacchante du bord 
des eaux ! — Pour peau de tigre autour des 
flancs, elle avait son tablier tofd qui ceignait 
et marquait ses hanches comme un baudrier. 



30 



234 PREMIER MEMORANDUM 

Elle portait une masse de linges mouillés, rou- 
lés en globe, sous un de ses magnifiques bras 
ruisselants, aussi écarlates que ses lèvres, mou- 
lées pour boire, non pas dans une coupe, mais 
à la bonde même d'un tonneau. — Son dos, 
qu'elle cambrait en se retournant pour regarder 
narquoisement ses compagnes, fendait l'étoffe 
de son juste, et elle riait d'un rire qui couvrait 
le bruit des battoirs! — Belle réalité à saisir 
si l'on avait eu des pinceaux tout prêts ou du 
marbre. C'est une des choses — car c'était plus 
une chose qu'une personne, cette femme, — les 
plus énergiques que j'aie vues ici. — Le Doc- 
teur était absent; — pour carte de visite, lui ai 
laissé un exemplaire de mes Prophètes du Passé, 
avec cette inscription, faite en défiance de ses 
opinions, qui ne doivent pas être les miennes : 
// m'a montré les fous; lui montrerai-je une sa- 
gesse ? 

Allé aussi chez M. Bertrand. — Puis au Cours 
îa Reine une dernière fois, — immuablement, 
éternellement beau ! Resplendissant comme le 
manteau de la verte Érin elle-même. En beauté 
de verdoyance, cette prairie découronnerait Tir- 
lande de son diadème d'émeraudes. — Assis 
sur un banc à regarder c^/a, que probablement 
je ne verrai plus désormais que profané. — Ce 
qui restera de verdure sous les viaducs des Van- 
dales du Progrès n'aura plus pour l'imagina- 
tion attristée que la couleur de l'absinthe. — 



PREMIER MEMORANDUM 235 

Aperçu une Anglaise qui marchait comme un 
compas s'ouvre, droite, longue, sèche, avec 
son hushand probablement, de la grande et in- 
corruptible tradition anglaise; — plus, deux 
femmes en châle turc à bord d'or sur leur dos, 
— moins puissant et moins fier que celui de 
ma lessivière au juste fendu par les mouve- 
ments de son torse. — Voilà toute l'ornemen- 
tation humaine de cette promenade, digne de 
voir se promener le long de ses ormes des 
femmes de son nom, — des Reines de Beauté! 

Rejoint Trebutien à la Bibliothèque; — lu 
du Segrais. — Un homme à qui la grande so- 
ciété de son temps a ôté le goût que j'aime, le 
goût du terroir, mais qui a toutes les grâces de 
convention de ce temps aimable. — Il a habité 
Caen. Trebutien m'a montré ce qui reste de sa 
maison rue de l'Engannerie. Les besoins de 
commodité moderne, la bassesse du comfort, ont 
gâté cette maison à laquelle il reste encore 
quelque vestige de ce qu'elle fut. Le comfort et 
la division de la propriété territoriale, qui, dans 
un temps donné et prochain, doit faire de la 
race humaine une race de pouilleux, mettront 
bas les palais de Venise un de ces jours! 

Dîné, Trebutien et moi, comme des hommes 
qui ne dîneront plus demain ensemble, — Par 
conséquent, savouré plus intimement cette jouis- 
sance intime. — Retournés chez Trebutien et 
causé le plus tard que nous avons pu, avec le 



236 PREMIER MEMORANDUM 

sentiment des mourants qui veulent dire cela 
encore avant de se taire tout à fait. — Les dé- 
parts, en effet, ne sont-ils pas tout ce qu'il y a 
de plus près de la mort?... Parlé de M. Bouet, 
un artiste ami de Trebutien, que j'aurais été 
bien aise de connaître et qui est absent. — 
C'est lui qui m'a dessiné les écussons de VAnge 
Blanc avec tant de poésie, et cela l'a écussonné 
dans mon cœur. — J'eusse été heureux de le 
remercier. 

C'est demain que je pars, — et quoique mon 
regret de quitter Trebutien soit profond et me 
rappelle amèrement que la vie n'est pas faite 
comme je le voudrais, cependant je quitterai 
Caen comme j'y suis revenu et comme je l'ai 
habité, sans tristesse. Les souvenirs de quatre 
ans d'extrême jeunesse qui sont restés em- 
preints en moi pendant tant d'années, n'y sont 
plus empreints. Toute empreinte est mordante. 
Quelque chose qui n'est pas l'oubH, et qui a fait 
monter mon âme plus haut, a donné à ces sou- 
venirs, longtemps pesants, la légèreté de la vie 
ou de la mort, — car on ne sait laquelle de ces 
deux poussières, — la mort ou la vie, — pèse 
le moins?... Les ombres de l'Elysée des An- 
ciens étaient transparentes. De même les ombres 
de cette jeunesse que j'ai appelées autrefois les 
spectres de mon bonheur et qui m'auraient 
rendu Caen si changé et si triste, pour peu que 
j'y fusse revenu il y a seulement cinq années! 



PREMIER MEMORANDUM 237 

Partout, à tous les coins, au tournant de ses 
rues, à l'angle de ses places, dans ses églises, 
j'eusse trouvé ces spectres embusqués. J'aurais 
vécu parmi ces morts. Je n'aurais pas fait un 
seul pas sans un cortège de fantômes. Je me 
serais abreuvé de mélancolies... plus que de ce 
breuvage Normand dont j'ai tant bu et qui 
vient d'une fleur blanche et rose! Au lieu de 
cela, j'ai vécu ici impassible comme un homme 
qui voit son passé dans son intelligence, mais 
qui ne l'a plus dans son cœur. J'ai jeté des re- 
gards sereins sur les pierres de cette ville qui 
me semblaient jadis les escarboucles des contes 
de Fées, et qui ne sont plus pour moi que des 
pierres, — encore gâtées par des maçons ! Ils 
disent à Alep, avec poésie, que l'Ange noir de 
la Mort, Azraël, se promène parfois par les 
rues et marque du bout de sa lance les portes 
de ceux qui sont condamnés à mourir. Un 
Ange aussi, visible pour moi seul, — qui n'est 
pas noir, mais blanc plutôt, — s'est promené 
avec moi dans les rues de Caen, et sur ces murs 
gravés des pensées et des sentiments de ma 
jeunesse, de son doigt de vie, a tout effacé! 



is^ 
^ 



735 



Deuxième Mémorandum 



Port-Vendres, i6 septembre 18^8. 



Il y a trois jours que Je suis ici, — et je veux 
fixer les impressions que ce pays me donne. 
Port-Vendres est un petit port, au pied et dans 
les Pyrénées, car elles l'entourent de partout, 
ne laissant de vide que la passe qui conduit à 
la mer; — c'est un pays pauvre, doux et sau- 
vage. La température y est tiède, quand elle 
n'y est pas très chaude. Dans le fond de cette 
crique, avec les montagnes qui nous cernent, 
qui renvoient la chaleur de leurs pentes au 
miroir des eaux qui la leur rend, on peut se 
croire à infuser dans une grande tasse de thé ; 
— du moins, depuis que j'y suis, je sens ma 
personne infusée. — Les pulmoniques doivent 
boire cet air doux qui, à quelques kilomètres 
d"ici, fait le miel de Narbonne, comme un lait 
supérieur à tous les laitages animaux. 

Il est cependant des moments où, sur cette 
tasse de thé brillant, passent des vents de Nord- 



3» 



242 DEUXIÈME MEMORANDUM 

Est qui prennent les nerfs comme des pinces et 
portent, littéralement, à la tête. On se rappelle 
les vers de ce poète faux, qui, pour cette fois, 
a eu la sensation /î^j/^ ; 

Le vent qui vient à travers la montagne 
Me rendra fou ! 

C'est bien cela. 

Orienté. — Il faut s'apprivoiser à un pays 
pour lui trouver sa physionomie vraie. Quand 
on se presse de le juger, d'après le soufflet de 
la première impression (car toute première im- 
pression est un soufflet à quelque chose en 
nous qui ne s'y attendait pas), on ne dit rien 
d'assuré et d'exact. Il faut faire ses yeux à ce 
qu'on voit, comme quand on s'éveille. C'est 
s'éveiller du sommeil de ce qu'on connaît, que de 
voir un pays nouveau! 

Hier, nous sommes allés à CoUioure, — un 
village comme Port-Vendres, jeté entre des 
montagnes, — la mer en face, ou plutôt de 
côté ; le faubourg seul de Collioure regarde la 
mer, car le village qu'ils appellent la ville est 
fortifié de tous les côtés. — Bourgade Moyen 
Age, trou de Juifs, a dit, je crois, VAnge Blanc, 
qui démêle si bien et si vite les physionomies. 
— C'est à croire, en eff'et, que les Juifs les plus 
infects du treizième siècle vont sortir de ces 
rues étroites, tortueuses, puantes et sinistre- 
ment immondes. C'est Narbonne laid et en- 



DEUXIEME MEMORANDUM 243 

•anaillé, — mais œtte laideur et cet encanail- 
lement a le caractère du Moyen Age : c'est 
affreux, mais non vulgaire, cette chose pire 
que l'affreux. — Les femmes en loques et 
monstrueuses, hermaphrodites de force, de 
grossièreté, de travail (les hommes ici sont très 
oisifs, ils regardent la mer et les routes, assis 
sur le parapet des ponts, où ils fument ; les 
femmes seules travaillent comme des bêtes de 
somme). — N'ai pas vu un seul visage ayant 
face ou profil humain; — les femmes portent 
parfois la veste de matelot par-dessus leurs 
jupes, comme si toute différence entre l'homme 
et la femme devait s'effacer; la jupe seule reste 
encore. Disparaîtra-t-elle un de ces jours?... 
Il faut envoyer à Collioure tous les has-bJeus qui 
veulent l'égaHté entre l'homme et la femme, 
pour les dégoûter de leur doctrine. Il faut 
frotter le nez de leurs prétentions dans cette 
ordure, comme on le frotte au chat pour l'em- 
pêcher de faire les siennes quelque part. 

L'église de Collioure est, comme toutes les 
églises de ces pays qui bordent l'Espagne, d'un 
grand sentiment religieux. L'ai vue mal, très 
vite, et pendant un enterrement (l'enterrement 
d'un enfant) que je ne voulais pas troubler, 
mais j'y reviendrai. Aperçu des statues qui 
furent dorées, mais dont on ne voit plus que 
le bois et qui m'ont paru d'un beau geste et 
d'une belle expression; — tout cela ancien. — 



244 DEUXIÈME MEMORANDUM 

La mère des Sept Douleurs, la Noire, est ici, 
comme en Espagne, le culte favori, et sa cha- 
pelle la plus honorée. — L'odeur des rues de 
ColHoure est effroyable; c'est l'odeur des en- 
trailles vidées et pourries du poisson que man- 
gent ces populations ithtyophages. J'aurais cru 
que de telles odeurs pouvaient engendrer et 
entretenir une splendide peste dans la contrée ; 
mais non. Il n'y a à CoUioure ni fièvres putrides 
ni typhus, et on vit là dedans comme dans du 
baume. Cela tient-il au phosphore dont le 
poisson est saturé?... — La Nature magnifique, 
et indifférente sur toutes ces immondices de 
la pauvreté et de la saleté. Les grenades 
pendent sur le chemin poudreux. Les citron- 
niers viennent en pleine terre, et les lauriers- 
roses de ces eaux croupies sont aussi beaux 
que ceux des bords de VEtirotas. — Ironie 
douce de la Nature 1 Elle apprend à l'homme 
combien il est petit. 

Revenu par une route qui rappelle celle de 
l'Espagne, mais moins belle, moins faisant bal- 
con, se tordant moins de fois autour de la 
montagne. C'est déjà un mal que quelque 
chose de grand vous rappelle quelque chose de 
petit, mais qu'est-ce donc quand quelque chose 
de petit vous rappelle quelque chose de grand ?. . . 
Ah! j'en suis toujours à l'opinion que j'avais 
l'année dernière, à pareille époque, à Saint- 
Jean-de-Luz et en Biscaye, et qui est, je le 



DEUXIEME MEMORANDUM 245 

crains bien, le résumé fixe des impressions de 
toute ma vie : la Création est bien plus mo- 
notone que variée. Dieu est un grand poète 
monocorde. Ce qu'on voit vous rappelle tou- 
jours quelque chose qu'on connaît, et ce n'était 
jamais la peine de sortir de la fameuse chambre 
de Pascal. — Tout vient (dit-il de la gloire, 
des conquêtes et des plus grandes choses du 
monde) de ce qu'on n'a pas la sagesse de rester 
dans sa chambre, — et les voyages lui donnent 
aussi raison. 

Cet axiome désolant que Platon justifierait 
dans son système des réminiscences, que ce 
qiioii voit vous rappelle toujours quelque chose de 
connu, a trouvé pour moi son application di- 
manche dernier, à une fête dans la montagne 
où j'étais, allé pour voir du Catalan pur, — 
costumes, danses, mœurs et types. C'était une 
fête religieuse et dansante, une espèce de pèle- 
rinage à Notre-Dame de Consolation. (Ils disent 
Consolation, à Consolation, et c'est assez gracieux 
et mélancolique.) On y vient de tous les vil- 
lages d'alentour. Je m'étais laissé dire que 
c'était une fête nationale, et nationale est bien 
le mot, car la Révolution Française, qui a in- 
venté cette exécrable épithète, a tué les pro- 
vincialités au profil de la nationalité, — c'est- 
à-dire de l'unité, de l'uniformité, du conte répété 
cent fois de Shakespeare, comme il dit de la vie 
quand il veut en peindre l'ennui et l'insulter! 



246 DEUXIÈME MEMORANDUM 

Lui aussi devait le sentir!... J'ai donc trouvé 
les costumes et les danses nationales des envi- 
rons de Paris et de partout, mais de Catalan... 
rien ! que quelques bonnets rouges sur quelques 
vieilles têtes grises, qui emporteront dans la 
tombe ce pauvre bonnet, — tout ce qui reste 
d'autrefois! — Ce bonnet rouge n'est ni le 
béret basque ni le béret gascon, c'est un 
bonnet qui ressemble à un bas dont le pied 
chausserait la tête et dont la jambe pend sur 
l'épaule. — Je me rappelle (toujours le coup 
d'escopette du Souvenir, embusqué derrière 
toute impression présente) que dans les Mois- 
sonneurs de Léopold Robert, il y a un bonnet, 
à peu près semblable, sur la tête d'un pâtre 
Italien. Donc ressemblance, donc, etc.. ! 

Mais ce n'est pas tout. Les costumes s'en 
vont, et les danses, et les mœurs, et les lan- 
gages; mais l'homme, V animal-homme, l'homme- 
race, qui s'en va aussi, hélas! met plus long- 
temps à s'en aller. Eh bien, le type ici res- 
semble au type de toutes ces contrées du Midi 
et il ne surprend pas en se marquant d'un ca- 
ractère de plus que le caractère connu, lieu 
commun et poncif. Les femmes, j'en ai vu deux 
ou trois d'assez belles, ne sont point du tout des 
Catalanes, des filles du Midi comme on se les 
figure pour le type, mais, le croira-t-on? des 
Flamandes. La Nature plaisante-t-elle ou réel- 
lement a-t-elle l'esprit sec et rabâcheur ? Elle 



DEUXIEME MEMORANDUM 247 

fait des Flamandes sur la pente brûlée et brû- 
lante des Pyrénées! On cherche des chèvres 
ardentes, maigres, souples, sauteuses, ner- 
veuses, amoureuses, et on trouve des vaches 
calmes, à l'œil énorme et lent, au mufle blanc, 
au front tranquille, à l'air très chaste, dont la 
chasteté est redoublée par un petit bonnet, ser- 
rant la tête, garni d'une espèce de guipure qui 
ressemble à une bandelette transparente. Ce 
bonnet, simple comme un bonnet de nuit de 
petite fille, est si strictement appliqué sur la 
tcte que toute tête paraît petite dessous. Où 
êtcs-vous, chignon abondant, rutilant et lustré 
de mes Normandes ? Une femme sans chignon 
a perdu son cimier. 

Mettez ces femmes-là derrière un rouet et 
appelez-les Ndnon, et vous aurez leur enca- 
drure et une harmonie. Ce sont des fileuses, 
des ménagères, des êtres bons, propres et sages, 
le genre de femmes qui convient peut-être le 
mieux à l'homme, pour la consiietudlnem vita, 
comme dit le Droit Romain, — comme le lait 
est peut-être aussi, de même que l'eau des 
sources, son meilleur breuvage, — mais j'aime 
mieux le vin ! 

Aujourd'hui i6, — levé de bonne heure. — 
Sommes allés au Phare; — temps clair, mer 
claire, bleu clair partout; — mais si j'ai re- 
trouvé de là la plaine liquide que j'aime, comme 
eau et comme plaine, il n'y avait pas de vagues- 



248 DEUXIÈME MEMORANDUM 

— Une plaine sans moutons bondissants! — 
Monotonie ! monotonie ! Mais l'âme prend 
enfin cet équilibre immobile qui doit être la 
vie dans un pareil pays, quand on est obligé 
d'y rester! Deux voiles à l'horizon, pour tout 
mouvement, — et elles ne bougeaient pas. 
Tout semblait dormir dans la lumière du ma- 
tin, et on ne pouvait pas dire : 

Voiles! Grâce des eaux qui fuye^ sur la mer! 

Il n'y avait que le temps qui fuyait. Pour la 
création, elle semblait prise, non comme l'in- 
secte dans une goutte d'ambre, mais dans une 
goutte de cristal. 

Revenus, — brisés psiv une chaleur sans hises. 

— Déjeuné, — dormi, — lu du Lord Byron, — 
les quatre premiers chants du Childe-HaroU. 

— Le côté commun de Byron (si on peut em- 
ployer un tel mot en parlant de Byron), c'est 
qu'il est touriste. Un plus grand poète encore 
que lui n'aurait pas, je crois, été si esclave des 
choses extérieures et si admirateur de la Na- 
ture. — Mais alors, quel poète c'eût été! 

Fait diverses choses, — écrit à Paris pour 
des livres, — puis lu ma Bible le reste du jour. 

— Dîné, — fait un tour sur le quai avec M..., 
mais rentrés, vaincus par une chaleur ora- 
geuse, digne de juillet, — et nous sommes en 
septembre! Je comprends l'air paresseux des 
hommes dans cette atmosphère. Même quand 



DEUXIEME MEMORANDUM 249 

ils élèvent des poids à bord de leurs vaisseaux, 
quand ils tendent la voile et font tomber 
l'ancre, ils ont l'air paresseux. Golfe de Naples 
dans une soucoupe, qui a aussi ses lazzaroni 
de quatre sous! 



Le l'j septembre. 

Levé à six heures et demie. J'habite l'extré- 
mité de ce golfe-vignette qui ressemble assez 
bien à un lac et à une vue d'Ecosse (ô ressem- 
blance, oiseau moqueur!), et le soleil se lève 
ih' derrière la montagne devant ma fenêtre. Son 
premier rayon atteint le mur blanc, à la chaux, 
de ma chambre, avant de luire sur la surface 
de la mer, — gris plonib le matin et aussi im- 
mobile que du plomb fondu. Plus tard, à me- 
sure que la journée avance, elle change de cou- 
leur, et monte la gamme des bleus.. . Vers midi, 
elle est saphiréeuiie, mais s'arrête au vert, qu'elle 
n'a pas encore franchi une seule fois depuis 
que je suis ici... Un remous, mais ni vagues 
ni écumes, — pas même au large, en dehors 
de la passe; — une mer presque blanche à l'ho- 
rizon, tant le bleu, sous le soleil, en paraît clair ! 
— Moi, né dans la furie des vagues de la 
Manche, verte comme un herbage, quand elle 
est tranquille, entre deux colères, je n'aime 
point cette mer d'huile d'olive qui baigne la 



32 



DEUXIEME MEMORANDUM 



terre des oliviers. Singulière chose, que je savais 
exister pour les autres, mais singulière pour moi, 
qui sens si peu comme les autres et qui ai une 
âme à part pour tant d'impressions 1 tout ce 
que je vois me retourne le cœur vers cette pa- 
trie qu'enfant j'aspirais à quitter avec une im- 
patience fébrile. Le lotus dont ils parlent et 
qui fait oublier le pays est le cytise des licor- 
nes... Je n'y crois pas. 

Écrivaillé, — ce supplice! — Déjeuné. — 
Le temps à l'orage, mais à l'orage qui n'éclate 
pas. Les nuées entourent parfois les cimes des 
montagnes comme un collier, mais toutes ces 
caresses sont inutiles, la montagne leur dénoue 
les bras et les rejette. — On appelait autrefois 
les Rois : mangeurs de présents, — â'copocpa-yci, 
dit Hésiode ; on pourrait appeler les montagnes : 
mangeuses de nuages, car elles ont vraiment l'air 
de les dévorer. Un nuage les entoure. On tourne 
la tête... il n'y est plus! C'est une dispersion 
tellement rapide que l'on dirait une absorption 
comme celle de l'eau par l'éponge. C'est vrai- 
ment prestigieux! 

Travaillé, — fini et envoyé ma préface de 
la seconde édition de l'Ensorcelée. — Lu, — 
dîné, — mais, le soir, les chaleurs sont telle- 
ment accablantes qu'on n'est capable que de 
dormir. — Cependant, sommes allés nous as- 
seoir au hanc du second Phare pour voir la mer 
et rêver à son bruit. Elle avait l'air perfide dans 



DEUXIÈME MEMORANDUM 25I 

son calme. — Pas.de vagues plus qu'à l'ordi- 
naire! mais ils disent qu'il ne faut pas se fier à 
ses douceurs. — Il paraît que les vagues sans 
écumes qui la sillonnent ne déferlent pas les 
unes sur les autres, mais s'enroulent; — au 
lieu de faire lame, QÏles font rotation. — Avons 
trouvé, faisant son quart de service, l'un des 
gardes du Phare et pilote du port, vieux loup 
de mer, à qui nous avons parlé de ses naviga- 
tions. — J'aime ces sortes d'hommes, tout ac- 
tion et expérience, — ces vieux Goélands, dé- 
plumés par la tempête, et qui lui ont résisté; 
— il y a toujours à apprendre avec eux. La 
mer et le ciel étaient gris; de la brume, déchi- 
rée ici et là, et le pilote, gris foncé dans l'air 
gris moins dense, ressemblait au spectre de la 
plate-forme d'Elseneur. — Rentré le long du 
quai; — pensé au quai des Esclavons, à Ve- 
nise. Pourquoi ? — Qui peut dire les joints de 
la Rêverie, — mystérieuses articulations ! 



Samedi il 



Dimanche iç. 

Rien noté hier ; — la torpeur brûlante de ce 
fond de tasse de thé dissout l'esprit et noie son 



252 DEUXIÈME MEMORANDUM 

énergie. — On passe le temps les yeux sur le 
golfe, à suivre quelque pavillon qui entre ou 
sort sur cette mer languissante, et c'est tout, 
et le soir vient! et l'on se trouve plus vieux 
d'un jour! 

Aujourd'hui, levé à six heures et demie, — 
habillé, lu les journaux, — allé à la messe à 
huit heures. — L'église de Port-Vendres est 
une pauvre petite église de marins et de pê- 
cheurs, très sombre avec un autel sur lequel 
la lumière tombe, tamisée par des draperies 
roses. — C'est l'image de la vie, noire presque 
partout et quelquefois rose à tme place. — Ren- 
tré, — déjeuné. — Le soleil brûlant et pour 
la première fois la mer indigo, avec de l'écume 
contre le môle; mais seulement là et sur un 
ou deux brisans. — Nous sommes allés, VAnge 
Blanc, M. et i?. et moi, nous encastrer entre 
deux roches et nous nous sommes saoulé les 
yeux, sans pouvoir les rassasier, de ce spectacle 
de la mer, la seule chose physique qui n'en- 
nuie pas et dont l'homme ne puisse se blaser. 

Le temps a tourné à l'orage et au vent qu'ils 
appellent ici : vent dehoiit. — Ce vent, qui em- 
pêche d'aborder en Espagne, a emporté notre 
projet d'aller, par mer, à Barcelone. — Nous 
avions arrêté notre passage sur une balancelle 
à voiles, mais ces Daines ont eu peur de relâ- 
cher dans quelque anse de la côte, bloqués in- 
définiment par ce diable de vent qui joue sou- 



I 



DEUXIEME MEMORANDUM 255 

vent de ces tours aux meilleurs voiliers, et 
nous avons pris le parti d'aller à Barcelone par 
terre, si nous y allons. — Malgré le vent et les 
flots de poussière, partis pour CoUioure, à pied. 

— Route toujours charmante, à la troisième 
comme à la première impression ; — d'un côté, 
les montagnes vertes et rousses; de l'autre, la 
mer bleuâtre ou bleue. — A un coin, la tour 
de l'Église de CoUioure, du treizième siècle, 
construction plus guerrière que religieuse, s'é- 
lève sur une langue de terre dans la mer; et 
en face, sur un rocher que la mer couvre par- 
fois, aux grands pleins, une chapelle grande 
comme la broche d'une femme. — CoUioure, 
qui est à moitié fortifié encore, se groupe der- 
rière cette tour avec un air presque féodal, et 
les éternelles montagnes surplombent le tout. 
Décidément, je hais les montagnes. Suis-je 
parent des Titans sur lesquels elles ont été je- 
tées ? Mais elles pèsent sur mon cœur et elles 
étouffent quelque chose en moi. 

Allés à l'église, — on chantait la fin des 
vêpres. — On descend dans l'Église de CoUioure 
de quelques marches et j'aime ce mouvement. 

— L'édifice est plus bas que la mer, qui y 
chante parfois plus haut que ses prêtres. — 
Tout cela d'une sombre et mâle expression. — 
L'Église est tout à la fois luxe et misère. Elle 
ressemble à ces Polonais qui vinrent au mariage 
de Marie de Gonzague, sous Louis XIII, les- 



2 54 DEUXIEME MEMORANDUM 



quels avaient des diamants, des fourrures, et 
pas de chemises; — les diamants de l'église de 
Collioure sont des ornements, des croix et des 
bourdons, héritages de quelques monastères 
voisins sur lesquels les prêtres desservant l'É- 
glise, ignorants de tout, excepté de leur bré- 
viaire, n'ont pu nous donner aucun renseigne- 
ment. Il y a deux croix (toutes les deux de la 
Renaissance) très ouvragées, très ornées et ta- 
pissées (l'une d'elles) de statuettes d'un travail 
très fin. Celle-là est d'argent massif. Les bour- 
dons ou hâtons de pèlerin sont en argent aussi et 
dans le même sentiment d'art que la grande 
croix. C'est tellement beau qu'on peut croire 
ces croix et ces bourdons l'offrande de quelque 
Reine à quelque abbaye des environs. On dit 
que ces richesses, dont les prêtres actuels de 
Collioure ne savent pas tout le prix, ont été, 
pendant la Révolution, portées en Espagne 
par des mains chrétiennes, et après la Révo- 
lution rapportées en France, par les mêmes 
mains. 

Visité l'église, au jour tombant. — Les sta- 
tues du maître-autel aussi belles qu'elles m'a- 
vaient paru la première fois, mais le jour mou- 
rant y jetait des draperies d'ombres que l'œil 
ni la main ne pouvaient lever. — Mieux vu 
les chapelles latérales, la lumière y étant moins 
morte; — très espagnoles de guillochures, d'or 
et d'ornementation barbare . — Il y a entre autres 



DEUXIEME MEMORANDUM 255 

kl chapelle de Saint Vincent de Collioure, mar- 
tyr du troisième siècle, sous la persécution de 
Dacien, qui ressemble à la chapelle de quelque 
idole chinoise. — Cela extravague de goût et 
d'ornementation dépravée, les couleurs jouant 
la laque jusqu'à l'illusion! Curieuse cependant, 
cette chapelle, dont le Saint a l'air d'un man- 
darin, halluciné à force d'opium. — A trois 
pas de là, et comme contraste, la chapelle de 
Sainte Lucie, dont la statue m'a semblé un vé- 
ritable chef-d'œuvre. — La Sainte est debout, 
dans une attitude pleine de noblesse, la tête 
un peu en arrière et d'une figure charmante; 
— la tunique a des plis magnifiques. On sent 
la vie des genoux à travers. 

Montés jusqu'au pied de la vieille tour. — 
Y avons trouvé avec son fils et sa belle-fille 
une femme qui s'harmonisait bien avec la vieil- 
lesse du monument. C'était une pauvre vieille 
de quatre-vingt-quator:(& ans. Figure blanche 
dans une cape blanche, rabattue sur son front 
et qu'elle avait fixée contre le vent par un mou- 
choir bleu, noué sous. son menton. — C'est 
juste la coiff"ure d'Hermangarde dans ma Vieille 
Maîtresse, quand elle est à la recherche de son 
mari sur la grève de Carteret. — L'Herman- 
garde séculaire de la tour de Collioure ne cher- 
chait plus rien. Son fils la priait de venir finir 
sa vie chez lui. « A quoi bon pour vingt 
jours? » répondait-elle. — Longue figure, 



256 DEUXIÈME MEMORANDUM 






duîcifiée par une vieillesse qui a assez de tout 
et qui a le calme de cet oreiller de la mort sur 
lequel elle va s'endormir. Ses yeux n'y voyaient 
plus. Larges prunelles grises qui ne recevaient 
ni ne donnaient la lumière. Elle apprenait 
ainsi les ténèbres dans lesquelles elle allait des- 
cendre. Lampe blanchissante avant d'expirer, 
elle jetait encore un peu de tendresse. La ma- 
nière dont ses vieilles mains, dépouillées et ru- 
gueuses comme des griffes, caressaient le bras 
de son fils tout en refusant de le suivre, avait 
l'expression qui manquait à ses yeux éteints. 
Revenus par un vent furieux. — Dîné. — 
Causerie avec VAnge Blanc, que son frère du 
sommeil {VAnge du sommeil) couvre de ses ailes 
trop vite pour moi qui la quitterai dans quel- 
ques jours. — Lu du Dickens, — Nicolas Nic- 
klehy. — Je veux faire une étude sur Dickens et 
je n'en connais encore que cent pages. Mais 
je prétends que si cent pages ne donnent pas le 
talent d'un homme, elles donnent son esprit, 
et l'esprit de Dickens m'est odieux. — C'est 
une espèce d'ironie qui vulgarise tout, une ma- 
nière plate de regarder les choses. Ce n'est ni 
son genre d'observation, ni ses conceptions, ni 
son drame, ni ses personnages qui me déplai- 
sent, c'est son esprit, à lui; ce n'est pas l'ou- 
vrage : c'est l'auteur. VAnge Blanc me reproche 
un parti pris; VAnge se trompe, parce qu'elle craint 
que je ne me trompe. Je me laisserai fort bien 



DEUXIEME MEMORANDUM 257 

prendre et pétrir par le talent de Dickens, s'il 
en a, mais eût-il du génie comme romancier, 
il ne m'en serait pas moins insupportable en 
son propre et son privé nom. 



Lundi 20. 

Levé avant le jour pour une expédition dans 
la montagne à un village nommé Cospron, — 
C'est presque un nom grec! — Écrivez-le ainsi 
et tout le monde s'y méprendra : Kcairpcv. — 
Déjeuné chez des paysans dont la chaumière 
est dans le fond d'un ravin, au confluent de trois 
montagnes; — sur l'une est l'Église de Cos- 
pron, — plus pauvre encore que celle de Port- 
Vendres, — une chapelle, mais propre comme 
une cuiller de bois nettoyée. — Sur l'autel, un 
Christ en bois, mal sculpté, gris-bleu de ton, 
et qui fut doré autrefois, avec la très ridicule 
et indécente jaquette blanche que les Espagnols 
donnent à leurs Christs. — Ce Christ est fort 
célèbre et très honoré dans la contrée. — C'est 
une tradition, qu'en revenant du Mexique, 
après l'expédition de Fernand Cortez, un vais- 
seau qui portait deux Christs, destinés à Jéru- 
salem, fut battu d'une horrible tempête et que 
le capitaine fit le vœu de donner un de ces 
Christs à l'Église de la première terre sur la- 
quelle il pdtnrait aborder. Or, il n'y avait pas 

33 



258 DEUXIÈME MEMORANDUM 

d'Église sur la terre qu'il toucha aux pieds des 
montagnes de Cospron. Pressé de remettre à la 
voile, il enterra le Christ là où son vaisseau 
avait touché. Longtemps après, un bœuf fouilla 
l'endroit avec sa corne et on trouva le Christ, 
qui fut porté à la chapelle de Cospron et qui y 
est l'objet d'une dévotion particulière. 

Erré dans un bois et dans des champs de 
vigne, en proie à un soleil ardent, mais ne res- 
sentant pas l'abominable et énervante chaleur 
dans laquelle on est infusé, au fond de cette 
tasse de Port-Vendres. — Port-Vendres veut dire 
Portus-Veneris, Port de Vénus, et cependant je 
ne crois pas que cette chaleur, qui vous coule 
de si étranges mollesses dans tout votre être, 
soit très favorable à l'amour. Il est vrai que 
Port signifie un abri, un refuge, et que dans un 
port, on ne navigue plus! — Peut-être est-ce 
pour cela, du reste, que les femmes ont ici si 
peu de coquetterie. Elles ne font pas la moindre 
attention à la manière dont on les regarde, et 
cela sans superbe et sans hypocrisie, mais na- 
turellement. — Elles n'y pensent pas ! 

Revenu très tard de Cospron, après des mar- 
ches forcées. — En descendant les rampes des 
montagnes, nous avons laissé le vent du soir 
derrière nous et nous avons retrouvé le hain- 
marie de Port-Vendres, cette chaleur qui amollit 
comme Capoue et qui n'en a pas les délices. 
— Dîné. — Essayé de lire, — mais, tué de fa- 



DEUXIEME MEMORANDUM 259 

tigue et de température, je me suis mis au lit, 
appelant la pluie et l'orage, — mais c'est la 
chanson d'Hégésippe : 

L'oiseau que fatleiids ne vient pas! 

Mardi 21. 

Nous avons appris hier la mort du docteur 
Rocaché, un des hommes de France peut-être le 
plus excellant dans son art. — Je l'ai connu en 
Armagnac, où il vivait depuis cinquante ans, 
sans plus se soucier des capitales et de la gloire, 
pour lesquelles il était fait, que s'il avait été 
sans génie, qui est toujours (le génie), plus ou 
moins, une ambition. — Il était de l'École de 
Montpellier, autrefois si fameuse, et il avait 
connu Barthcz. — C'était un vrai et grand mé- 
decin. — Médecin avant tout, tandis qu'il y a 
tant de gens (et même de beaucoup de talent) 
qui, avant d'être médecins, sont physiologistes, 
anatomistes, vitalistes, etc., etc. — Il ne faisait 
pas de livres, — trop grand praticien pour 
cela, et par la raison qu'étant toujours sur la 
brèche, c'est-à-dire au lit du malade, il n'avait 
pas le temps de faire des phrases pour le public 
ou les Instituts, qui sont aussi des publics. — 
D'ailleurs, l'âme de cet homme était logée là 



i 



260 DEUXIÈME MEMORANDUM 

OÙ les autres âmes ne pénètrent pas. Il est im- 
possible de dire à personne quel motif, passion, 
sentiment ou manie, l'avait, tout jeune, fixé 
dans ce désert des Landes qu'il n'a jamais quitté. 
— On l'appelait le Médecin des Landes. — Peut- 
être n'était-il que médecin et ne jouissait-il 
que par la vocation satisfaite ? Or, il y avait des 
malades dans les Landes comme partout, et 
c'était assez pour intéresser sa vie et pour ne la 
déplacer jamais. 

Il est mort à près de quatre-vingts ans et 
on peut dire de lui qu'il a vécu par la force de 
son génie et par la perpétuelle surveillance de 
lui-même ; car il était né faible, petit, délicat 
comme la plus délicate des femmes, et il a 
passé soixante ans peut-être à cheval, par tous 
les mauvais chemins des Landes et les mauvais 
temps, et la nuit et le jour! — La vie du mé- 
decin de campagne est pire en fatigue que celle 
d'un officier de cavalerie ou d'un postillon. — 
Quand je l'ai connu, il n'avait plus qu'un 
souffle, mais jamais le plus habile flûtiste n'a 
conduit son haleine dans son instrument 
comme lui conduisait son souffle de vie. Je 
l'appelais le docteur Pneunia. Les Grecs 
croyaient que l'âme était un souffle, mais moi, 
je crois que le souffle de mon docteur Pneuma 
était une âme, une âme pleine d'impersonna- 
lité, de patience et de sagesse. Il était né vio- 
lent, à force de nerfs, éolien d'impression par sa 



f 



DEUXIÈME MEMORANDUM 261 

délicatesse de femme (il devait ressembler à sa 
mère), mais quelle colophane il avait passée sur 
ses chanterelles nerveuses pour les adoucir jus- 
qu'à la plus étonnante suavité! On dit qu'il 
avait aimé les femmes longtemps et que les ju- 
pons rouges des Landes, qui sont les jupes de 
dessous, le connaissaient aussi bien que les ju- 
pons noirs, mais je ne croirai jamais au liber- 
tinage dans un pareil homme ; — le libertinage 
de l'abeille qui cueille les fleurs, — voilà tout! 
— Il a butiné ici et là quand son souffle avait 
l'ardeur de toute jeunesse, et puis, le souffle 
s'est détiédi et il a fini par devenir pur, quoique 
curieux et vif encore peut-être, — des indis- 
crétions de Zéphyr ! — Tout cela très modulé 
comme toute sa vie, à cet homme qui savait 
ce qu'e c'est que les sensations. 

S'il n'avait pas été spiritualiste, il aurait été 
le plus habile et le plus profond des Épicuriens, 
mais il était spiritualiste, et c'est même le spi- 
ritualisme qui l'a rendu, en ces derniers temps, 
au Christianisme, dont ses études spéciales, sa 
vie occupée, et les influences humaines qui 
nous passent sur la tête à tous, l'avaient un 
peu et longtemps écarté. Il avait traversé une 
époque efî"royable pour l'impiété et le mauvais 
ton dans l'impiété, l'époque du Directoire et de 
l'Empire, cet arrière-faix de la philosophie du 
dix-huitième siècle, mais il était dans les Landes 
et à ses malades avec la spiritualité de l'École 



202 DEUXIÈME MEMORANDUM 

de Montpellier autour du cerveau, et il échappa 
aux doctrines qui pourrissaient tout alors dans 
les sciences naturelles et physiques; aussi 
quand, plus tard, la réaction se fit, se trouva- 
t-il de niveau avec la réaction. Il lisait Tessier 
et y prenait grand goût. D'ailleurs, très au 
courant de la littérature de sa science, et, quoi- 
que au fond des Landes et dans la bourgade la 
plus prosaïque, la plus plate et la plus igno- 
rante, suivant, de cet œil lucide qu'il avait dans 
l'esprit comme dans le visage, les observations 
et les progrès de la médecine générale en Eu- 
rope et dans le monde; il la jugeait d'autant 
plus haut qu'il ne tenait à rien, ni par les rela- 
tions ni par les Académies, et qu'il ne voyait 
que la vérité. 

Les services qu'il a rendus, l'imposante ré- 
putation qu'il avait, depuis Bordeaux jusqu'aux 
Pyrénées, le respect de sa science parmi les 
hommes qui la cultivent, tout cela était grand, 
et le souvenir s'en gardera longtemps malgré 
la précipitation avec laquelle l'homme se porte 
à l'oubH et à l'ingratitude. Mais, hélas! il n'ap- 
partiendra pas à la grande Histoire, et dans un 
siècle, par exemple, qui saura qu'un homme 
supérieur comme lui, — un grand médecin 
digne des plus grandes époques, — aura 
existé?... Nul ne le saura. — Mort tout entier, 
comme ces hommes qui portent tout dans leur 
tête et l'emportent, sans avoir jamais déposé, 



DEUXIÈME MEMORANDUM 263 

dans un livre ou un commentaire, le fardeau 
de leur supériorité ! 

Quand je l'ai connu, c'était un petit vieillard 
pâle, mince à se rompre, dont le corps flottait 
dans une longue redingote bleue; — les man- 
ches, très larges, et à parements à hottes, comme 
on disait autrefois, laissaient passer deux petites 
mains, d'un blanc nacré et azuré par les veines, 
très spirituelles, très fines, très artistiques, 
comme dirait le capitaine d'Arpentigny, notre 
grand chiromancien, des mains d'un toucher 
presque incorporel, faites, de toute éternité, 
pour palper l'infirmité et la souffrance et inter- 
roger les frêles balanciers de la vie. — Le corps, 
à l'œil, n'existait pas; il ne se révélait que par 
ces mains qui devaient se fondre dans l'accou- 
chement, pour tenir moins de place et subtiliser 
(belle expression du peuple) le secret des ar- 
tères. Le visage, qui avait été très beau (d'une 
beauté tout à la fois sagace et placide), était 
long et mince, avec un nez d'une finesse et 
d'un mouvement de narines qui, seul, l'aurait 
fait nommer le Docteur Pneuma, quand l'être 
tout entier de cet homme, fragile et puissant, 
n'aurait pas eu la diaphanéité d'un souffle. 
Ordinairement coiffé d'un bonnet de soie noire 
par-dessus un bonnet de coton, lequel laissait 
échapper vers la tempe une mèche de cheveux, 
luisants et purs comme l'argent, il ressemblait 
à quelque alchimiste occupé de choses surnatu- 



264 DEUXIÈME MEMORANDUM 

relies, et, comme tous les hommes d'une phy- 
sionomie très noble qui transmuent les choses 
en les portant, il donnait je ne sais quelle no- 
blesse à ce bonnet de soie noire, si grotesque 
sur les têtes communes. Pour mon compte, je 
n'aurais pas plus respecté la calotte du Grand 
Corkeille que ce bonnet noir ! 

Le visage, d'un blanc de porcelaine, aigu 
dans l'en bas comme celui des êtres plus intel- 
hgents que passionnés, s'élargissait dans l'en 
haut, et un front étoffé, et dont on sentait la 
voûte largement développée sous les deux bords 
des deux bonnets, couronnait bien ce visage, 
âme et esprit bien plus que chair. — Il était 
sillonné de ces espèces de rides qu'on appelle 
les marches du palais et. qui sont les rides ordi- 
naires des esprits droits, le sillage de la vie 
sans bouleversements et sans tempêtes ! — Les 
yeux, pleins de lumière et très doux, étaient 
ceux d'un voyant inaltérable. C'étaient de ces 
yeux dont la couleur disparaît dans l'expression, 
comme les traits du visage peuvent disparaître 
dans la physionomie. — Mais le trait caracté- 
ristique du docteur Rocaché était la bouche, 
fine comme tout le reste de sa personne, et 
démeublée par le Temps qui n'y avait laissé 
qu'une grande palette blanche, laquelle y bril- 
lait dans un charmant rire silencieux, plus spi- 
rituel cent fois que s'il avait été sonore ! Ce 
rire, sans vibration et pour les yeux, — qui 



DEUXIÈME MEMORANDUM 



rappelait le rire du Bas de Cuir de Cooper, ap- 
puyé sur son fusil de chasse, mais qui s'idéalisait 
sur les lèvres de cette créature transcendante, 
— donnait à mon docteur Pneuwa quelque 
chose de mystérieux, de solennel, et d'étran- 
gement comique tout à la fois. Évidemment, 
il avait pris l'habitude de ce rire au lit des ma- 
lades, dans ces chambres oîi tout bruit doit 
s'éteindre, où l'on marche sur la pointe du 
pied et où l'on parle bas. — Le Docteur riait 
bas. Dans l'instantanéité du rire (tout ce qui 
semble le plus involontaire), cet homme, de 
vocation si spéciale, se retrouvait médecin! 

Je ne crois pas que pour un romancier qui 
voudrait peindre avec les nuances les plus dé- 
composées la médecine, le génie médical incarné 
dans un homme, on pût trouver un type plus 
riche, plus varié, plus un, et plus complet. 

Aujourd'hui, temps orageux, chaleur sous 
nue. — Impossibilité de sortir. — Journée at 
home. — La Rêverie ici est plus qu'ailleurs l'en- 
nemie du travail. — Savez-vous les grands évé- 
nements de la journée?... Une barque qui tra- 
verse cette mer -lac que j'ai sous mes fenêtres, et 
les différentes nuances des eaux. — Aujour- 
d'hui, vers midi, nous avons eu un spectacle 
inattendu et féerique, — un mirage du Dane- 
mark ou de Norvège. Une brume a tout à coup 
voilé les montagnes ; elles se sont fondues dans 
cette estompe d'opale, et la mer, devenue de la 



34 



206 DEUXIÈME MEMORANDUM 

couleur des perles, nous a fait l'effet d'un vaste 
fiord perdu dans une perspective vaporeuse. — 
Ah ! le Nord ! le Nord ! que le Midi me semble 
chétif en comparaison et que la Nature du Nord 
est supérieure. Est-ce là une illusion de lointain 
que la réalité devra détruire?... Dans le Midi, 
ce qui me frappe, pour les choses comme pour 
les personnes, c'est le manque absolu de dis- 
tinction. 



Mercredi. 

Toujours la même chaleur accablante, qui 
ne tient pas au soleil, mais aux réverbérations 
de la mer et des trois pentes de montagnes 
qui l'encadrent et font du golfe un triangle 
d'eau. — Le vent, espèce de mistral (nous ne 
sommes qu'à quelques stations de Marseille), 
passe sur la sueur sans la sécher et semble lé- 
cher les nerfs avec une langue de tigre ; — à 
moitié journée, on n'en peut plus. Le siroco 
est un velours, en comparaison de cette tem- 
pérature aimable ! Port de Vénus ! ma foi ! ce 
n'est pas toujours de Vénus Commode ! Quel 
pays! Si je n'étais pas ici pour des raisons plus 
intimes et plus puissantes que le plaisir (si vite 
épuisé, d'ailleurs) de voir un pays, comme je 
décamperais ! mais , comme dit Satan dans 
Milton : 

Ce ne sont pas les lieux! c'est son cœur qu'on habite! 



DEUXIÈME MEMORANDUM 267 

Aujourd'hui, allé, des livres à la fenêtre, lire 
cette éternelle page bleue qui a un peu verdi, 
par extraordinaire, ce qui tient sans doute au 
voisinage d'un orage qui se moque de nous, 
car il n'éclate pas, sur ses nuées mobiles, au 
haut des montagnes. Tantôt les nuées sont 
plus bas que les cimes, et puis elles remontent 
au-dessus. On dirait de chaque montagne et 
de ces nuées, une femme qui se coiffe avec son 
collier. 

Journée oisive, pesante, physiquement in- 
quiète. — Ici on ne sent pas V esprit en soi. Un 
gouvernement qui voudrait frapper d'imbécil- 
lité ses ennemis n'a qu'à les interner à Port- 
Vendres. En quelques années, ils seront stu- 
pides. — Écrit à Paris. — Lu du Dickens; — 
toujours mécontent. — On ne voit ici que la 
Patrie et la Galette du Midi, et la Chambre 
littéraire (quel abus de mots!) est dans l'hôtel 
même que j'habite. — Ils ont aussi la Revue 
des Deux-Mondes, mais je n'ai pu mettre la 
main dessus; — les abonnés du salon littéraire 
l'emportent probablement pour orner l'esprit 
de leurs femmes. — Gagné l'heure du dîner. 
— Dîné. — L'orage est enfin venu après une 
attente de cinq jours : — tonnerres, mais trop 
lointains, — éclairs et pluies furieuses, pen- 
dant une heure. — Puis, la lune s'est levée 
dans le ciel purifié et nous avons pu respirer, 
à longue haleinée, pour la première fois de- 



268 DEUXIÈME MEMORANDUM 

puis que nous sommes dans cette asphyxie per- 
pétuelle qu'on a ici pour atmosphère. 

Le lendemain. Au matin. 

Ciel lavé et brillant sur nos têtes, avec une 
sombre bande noire sur la mer, au large, mais 
un soleil radieux sur les montagnes et la mer 
du Golfe, verte, enfin ! — une dissolution d'é- 
meraudes, faisant précipité dans une dissolution 
de saphirs. — La chaleur reprend avec la 
fureur d'avoir été interrompue par la pluie, et 
quoique l'air soit très vif, il n'y a pas de flot, 
mais des vagues menues comme des hachures 
et scintillantes comme les facettes d'une pierre 
précieuse. — Le bâtiment sur lequel nous de- 
vions nous embarquer pour Barcelone est 
parti. 

Pas de nouvelles de Paris! — Les nerfs très 
agacés et les mains fiévreuses, après déjeuner; 
— je ne me sens pas bien. Cependant, ces 
dames disent que le temps est beau aujour- 
d'hui. 

T.e soir du viémc jour. 

Souffrant horriblement toute l'après-midi, je 
ne suis pas sorti, et comme je ne reçois aucun 
livre de Paris pour ma critique au Réveil ou au 



DEUXIÈME MEMORANDUM 269 

Pays, j'ai repris mon Château des soufflets. — 
Écrit deux grandes pages, — c'est ce que j'ap- 
pelle le fil de Veau. A présent, il faut faire 
comme la chaleur de ce matin, avoir la fureur 
d'avoir été interrompu ! 

Écrit et médité jusqu'au dîner, — abattu de 
nerfs, mais relevé d'esprit, — pris du café pour 
la troisième fois depuis que je suis dans ce pays. 
— Parlé avec VAnge Blanc de mon Château des 
soufflets, mais le sommeil est venu bientôt lui 
donner le sien, — une douce tape! — Rentré 
chez moi, et lu toute la Fiancée d'Ahydos avant 
de me coucher. C'est un des poèmes de Byron 
qui ont eu le plus de succès, parce qu'il y avait 
de la tendresse, — sentiment qui ne dépasse 
pas le niveau commun des âmes, — et de la cou- 
leur locale turque et grecque. — Quelle critique 
que de dire le mot d'un succès ! — Pourquoi 
prétendent-ils que Byron est immoral ? Qu'est-ce 
que deux ou trois plaisanteries, deux ou trois 
groupes ardents, en comparaison de toutes les 
adorables puretés de ses poèmes? Byron est 
peut-être le plus grand poète des sentiments 
désintéressés et chastes. Zuleika, c'est une sœur. 
Non content des sentiments ordinaires de la 
vie, Byron s'invente des sentiments extraordi- 
naires dans lesquels triomphe mieux que dans 
tous les autres la pureté de son génie, par 
exemple : la petite Leïla, dans le fuan, — et la 
dédicace de Childe-Harold, à Yanthe. Il disait. 



270 DEUXIÈME MEMORANDUM 

dans son génie, ce que Jésus-Christ disait dans 
sa vie mortelle : Sinite parvidos ad me venire. 
— Qu'il le veuille ou non, qu'il l'ignore ou le 
sache, Byron, dans le fond de son âme, est un 
chrétien. 



Mardi soir. 

Voici un bel et bon hiatus de quelques jours 
dans ce Memorattdum, qui sacs mon sentiment 
pour VAnge Blanc et le bonheur de la retrouver 
serait lui-même un hiatus dans ma vie. Qu'a- 
vons-nous fait? Les mêmes choses, dans ce 
cercle de montagnes où la vie tourne en rond, 
plate comme une assiette! — Cependant nous 
avons mis le nez hors de notre trou de rats. 
Nous sommes allés à B... par un vent atroce, 
qui a failli nous emporter et nous précipiter 
vingt-cinq fois. — La route, comme celle de 
Cospron, avec une ou deux anses assez noires 
et assez mélancoliques. — B..., plus pauvre, 
plus sale et plus hutte de pécheurs que Port- 
Vendres, qui, du moins, s'il est encore dans 
Vamnios où nagent les bourgades qui doivent 
devenir des villes, a l'importance d'une forte 
position maritime et militaire. — Pris du café 



DEUXIEME MEMORANDUM 27 1 

à la porte d'un cabaret, — joué avec les chiens 
et les ânes. Observé quelques jolis enfants en 
haillons qui nous regardaient avec les yeux 
lumineux et ronds de la surprise. — La côte 
plate, chargée de galets et sans grèves; — la 
mer sans grèves, c'est un lit sans tapis et un 
trône sans marches : c'est une Royauté de plain- 
pied avec tout le monde. — Tout B... tiendrait 
dans une coquille d'huître à ce qu'il semble. 

— Desnoiresterres (m'ont-ils dit) a pu habiter 
là six mois. Il est vrai qu'il avait une femme 
avec lui dont il cachait le nom dans son nom. 

— Avec une femme (je le sais, moi, en ce 
moment!) toute terre ne devient pas belle, 
mais indifférente! — Vu l'Église, qui valait le 
voyage, même avec le vent, — ce vent qui 
rend fou ! C'est une ancienne Église Romane. 
(Le mémorandum d'à coté dit assez comme 
j'aime et pourquoi j'aime cette architecture.) 

— Petite, mutilée au dehors, et rajustée gros- 
sièrement avec des briques, elle est, en dedans, 
de cette beauté barbare, écrasée, mérovin- 
gienne, qui distingue les monuments d'une 
époque où les Francs se jetaient à plat ventre, 
eux et leurs framées, devant la majesté de 
Dieu! Elle est sombre et saisissante comme 
une crypte, très basse de voûtes, mais des 
voûtes hardies en s'abaissant comme d'autres 
en s'élevant, — phénomène particulier de cette 
espèce d'architecture, — fihrant le jour par 



272 DEUXIÈME MEMORANDUM 

gouttes à travers des fenêtres étroites comme 
des meurtrières, ornées de croisillons de fer. 
— Ai remarqué les fonts, en pierre, d'une 
belle forme, dans leur naïve et rude nudité. — 
Enfin ai reçu une très forte sensation de tout 
cela. 

J'ai vu aussi la mer, en dehors du Môle (un 
de ces soirs), qui valait la peine d'être vue et 
qui était non plus eau de Golfe, mais eau de 
Mer, soulevée et panachant d'écumes les ro- 
chers de derrière le Môle. Nous nous étions 
calfeutrés entre les brisans du pied de la mon- 
tagne du Grand Phare, et nous avons pu nous 
enivrer de ce bruit qu'on entendrait l'éter- 
nité sans dire : C'est trop! et sans souhaiter 
que cela finisse, et de ces écumes qui pou- 
draient la tête noire des rochers et venaient 
s'étaler, en tapis éclatants, sous nos pieds et à 
deux pouces de nos pieds! — Le jour mourait 
avec une virginale pureté. — Il y avait de la 
houle au large, mais la mer déserte : pas de 
voiles, ni goélands, ni mouettes, ni oiseaux 
quelconques, — le vide bleu partout. — Ai 
voulu faire des vers et n'ai pas trop mal com- 
mencé : 



Brisez-vous ! comme un cœur se brise. 
Aux pieds de celle-là qui peut briser les cœurs ! 



Mais ces dames ont voulu partir et ma poésie 



DEUXIEME MEMORANDUM 273 

s'est brisée. — J'ai sifflé et rappelé mon faucon 
avant qu'il soit monté dans la nue. 







?$ 



TABLE 



ul^ 




TABLE 



ET "DE GEOXGES T^UD^tMELL 

Dédicace 3 

Préface de la seconde édition 7 

Du Dandysme et de G. Brummell. 13 

Un Dandy d'avant les Dandys. . . loi 



Préface par Paul Bourget 133 

Premier Mémorandum 153 

Deuxième Mémorandum 239 



6î93« — Impr. A. Lemerre, 6, rue des Bergers, Paris, 



3-79 



VéO 



PETITE BIBL10THÉQ.UE LITTÉRAIRE 

(aUTIUKS COKTKlCPOltAINS) 



Volumes petit in-12 (format des Elzévirs) 
imprimés sur papier Télin teinté 



François Coppée. Poésies 6 vol. 

— Théâtre 5 toI. 

— Prose 6 vol. 

Paul-Louis Courier. Pamphlets et Lettres politiques, 
avec notice et notes par F. de Caus- 

SADE I vol. 

Alphonse Daudet. Lettres de mon Moulin i vol. 

— Le Petit Chose. Histoire d'un enfant. ... i vol. 

— Contes du Lundi i vol. 

— Fromont jeune et Risler aine i vol. 

— Jack 2 vol. 

— Les Femmes d'Artistes. — Robert Helmont. 1 vol. 

— Numa Roumestan i vol. 

— Tar tarin de Tarascon i vol. 

— Sapbo i vol. 

— Le Nahab 2 vol. 

— Les Rois en Exil i vol. 

— Les Amoureuses. i vol. 

— L'Évangèliste i vol. 

— Tartarin sur les Alpes i vol. 

— Port Tarascon i vol. 

— Trente Ans de Paris i vol. 

— . Rose et Nirutte i vol. 

— Théâtre z vol. 

Madame A. Daudet. Œuvres (1878-1889). L'En- 
fance d'une Parisienne. — Enfants et 

Mères . . i vol. 



16. — Impr. A. Lbmbkrb, 6, rae des Bergers, Paris 

^ frs. 







i- -'■ 



JiNS DEFT. MAR 1 5 m 



DA Barbey d'Aurevilly, Jul 

53S Amédée 
B633 Du dandysme et de 

1883 G, Brummell 



PLEASE DO NOT REMOVE 
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKl 

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRAR\ 



^ I